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Auteur / Acteur / Autoriser : pourquoi les autres ?Ou, de la fiction à la feinte de la foi.

Cartel du 24 Octobre 2018

L’acte psychanalytique, SXV, Jacques Lacan


Leçon du 21 Février 1968





I/ La solitude de l’analyste.



Face au « rabougrissement » (SXV 70) des psychanalystes de son école réagissant à l’innovation de sa pensée, Lacan est seul.


Lacan est seul, il le dira avec force et la solennité propre à l’occasion : « Je fonde – aussi seul que je l’ai toujours été dans ma relation à la cause psychanalytique – L’Ecole française de psychanalyse » (Acte de fondation, Février 1971, in Autres Ecrits, 229).


Il est seul parmi les siens. Parmi les siens car il y a bien un « nous », soumis à la question constamment dans son adresse aux auditeurs de son séminaire : qui êtes-vous, m’entendez-vous, que faîtes-vous là. Il y a bien un nous, qu’il embarque tel Noé, la preuve en est dans la mention du caractère commun ùde l’innovation : l’acte psychanalytique « ni vu ni connu hors de nous, c’est-à-dire jamais repéré, mis en question bien moins encore » (Compte-rendu de ce séminaire, in Autres Ecrits, 375).


Lacan dit qu’il est seul, alors même que cet analyste fut un analyste des plus suivis, des plus aimés, de ceux dont le transfert qu’il provoquât fut fort au point de produire les chapelles les plus ardentes et les mises à mort les plus définitives, un homme « suprêmement séduisant » comme le disait Granoff (Quartier Lacan, 52), car « suivre Freud pour commencer, puis toute l’histoire de la psychanalyse, c’est une histoire d’amour. Ca ne traite que de ça » (Ibid., 54). L’« amour qui s’adresse au savoir », c’est-à-dire le transfert (Préface à l’édition allemande des Ecrits, 7 Octobre 1973), Lacan en fut le récipiendaire d’innombrable fois, des fois – temporelles et religieuses - brûlantes et radicales, lorsqu’il s’agissait de le suivre dans la singularité de sa parole. Encore moi, là, maintenant, pour toujours.


Alors pourquoi Lacan est-il seul ?


Remarquons la mention de la cause, la cause-objet qu’est la psychanalyse pour Lacan, pour tout analyste engagé entièrement dans ce champ.


L’un ne va pas sans l’autre, la solitude pas sans l’objet : pourquoi « seul » et pourquoi avec d’autres si tellement seul ? Avec d’autres car « à la vérité », il est « impossible » de « parler tout seul » du saut qui fait passer à l’analyste (SXV 78). Le partage des conséquences de l’interrogation quant au saut est absolument nécessaire. C’est ce qu’il va démontrer ici.


C’est l’objet qui va produire à la fois la solitude et la nécessité de quelques autres.


En effet, la fin de l’analyse ne produit rien de moins que S(A barré), comme résultat de la chute du sujet supposé savoir, athéisme radical (cf énoncé « théiste » de la science, SXV 79) issu de la castration de l’Autre, qui n’est plus garanti, il n’y a donc plus de dieu cartésien à même de garantir la vérité de la pensée.

Comme l’énonce avec précision Kusnierek dans un article concernant les effets d’une interprétation (« Une interprétation sans parole », in Qui sont vos psychanalystes ?, 26), la castration de l’Autre dans la cure veut dire que :


1/ « l’Autre du fantasme » est réduit « à son semblant »,


2/ L’Autre devient un « partenaire … détaché de cette fiction rocambolesque à laquelle l’analysante se sacrifiait », il n’est plus « le grand Manitou », il est un « un point de non-savoir ».


Se détacher de la fiction, voilà la grande affaire de la cure.


Ce qui suppose d’abord de la traverser, cette fiction, puis s’en détacher comme fiction.


Sur la notion de non-savoir, quelque prudence s’impose, car Lacan refuse que sa promotion lui soit imputable : ce n’est pas parce que différence il y a entre savoir et vérité que l’on peut en déduire que « la vérité c’est le non-savoir » selon la logique d’Aristote « tout ce qui n’est pas noir, c’est le non-noir ».

Le psychanalyste ne se débarrasse pas si facilement de la « frontière sensible » entre les deux, car seul le discours religieux les définit strictement, d’où son affirmation que le rapport sexuel « aboutit à faire de petits enfants » (Entretiens de Sainte-Anne, 4 Novembre 1971).


Ce n’est pas seulement le registre du savoir qui doit nous rendre prudent, mais également celui de la vérité, destiné à évoluer étant donné le registre auquel appartient l’objet a, à savoir le réel, ce qui conduira à la saisie de la vérité comme fiction (la vérité s’énonce de « la structure de fiction », Compte rendu du séminaire, 376).

En attendant, il faut retenir la définition des points en lesquels le savoir fait faille comme ceux faisant question sous le nom de vérité et qui concernent le sujet en tant qu’il a à se poser comme être sexué (SXV 26), ce qui bien entendu ne peut pas se définir (« éclatement de la, disons, notion de sexualité » (Entretiens de Sainte-Anne, 4 Novembre 1971).


Dans notre contexte immédiat, la production de l’objet a dans la cure a pour corollaire l’obsolescence du registre du savoir ainsi que la chute de la fiction narrative sur ce qui serait un soi, un sexe.



La non-coïncidence à soi comme sujet sexué issue de l’incommensurabilité de l’objet a au Un, le fait que dans le rapport au partenaire l’on n’ait affaire qu’à l’objet a et non à un autre sujet (cf La signification du phallus in Ecrits), produit une irréductible et incommensurable solitude, la solitude du sujet de l’analyse à la dérive infinie et une impossible union à un quelconque autre. Le sujet se retrouve in fine réduit à un petit produit logique sans queue ni tête de la cure, et son identité réduite à un « prélèvement corporel » (Compte rendu du séminaire, 379). Pas beaucoup d’être et pas beaucoup de sens.

Ainsi la solitude de Lacan n’est pas primordialement institutionnelle.


Il n’est pas possible de faire sens du réel impliqué par l’objet a, de le conjuguer au symbolique. La perte de la garantie de la vérité et de la possibilité de faire sens de soi est le « point d’Archimède » (SXV 30) de « l’appréhension sachante » (SXV 28) de l’analyste.


C’est pourquoi le réel, et non le symbolique, est le seul lieu où il y a quelque chose comme du savoir absolu, absolu comme le dit la sœur de Lacan « Marlène sait »: ce savoir dans le réel est lié au non-rapport sexuel (L’insu…, 15 Février 1977). Le réel est l’impossible à écrire, à imaginer comme sens. Excluant le sens, il n’y a pas de vérité sur le réel.


La chute de l’objet a se révèle être une perte de l’objet, une perte du rapport impliqué par la fiction de l’Autre.

Angoisse.

Lacan nous le disait : vous les analystes vous n’êtes pas suffisamment embarrassés par l’angoisse (SX ?).



II/ L’analyste n’est pas sujet d’un savoir.



Lacan dit qu’il est seul, seul parmi les siens analystes tout aussi bien, car quand bien même des non-analystes constitueraient une bonne part de ceux qui se ruent à son séminaire, son discours ne vise pas à « faire entendre » quelque chose de l’acte « hors » de la « communauté analytique », mais « dans un certain rapport à celle-ci » (SXV 11). Puisque c’est de le supposé « être habile de l’exercer », la supposée « position » du psychanalyste, le classement de soi comme psychanalyste professionnel qu’il questionne ici (SXV 10).


Se poser comme psychanalyste, c’est-à-dire se dire faire profession de l’acte analytique, c’est ce que font ceux qui ne pensent pas l’acte analytique, a pour cœur « qu’on se sente assuré pour ce qu’on sait, ce qu’on tient de son expérience » (SXV 10).

Les deux éléments sont importants : celui qui s’y croit se trouve posé fondé dans sa position grâce à un savoir qu’il posséderait comme l’on possède un objet, et ce savoir pourrait être réutilisé à chaque cas, car il serait issu de l’expérience, en l’occurrence cumulative, comme la science.

Lacan nous en apprend davantage à cet égard dans sa Préface à l’édition allemande des Ecrits, 7 Octobre 1973 :


1/ Posséder un savoir, tel un maître d’ouvrage, qui possède la matière. Tel un maître.

Or, se faire savoir psychanalyste n’a rien à voir avec devenir la vérité du savoir concernant le sujet supposé savoir.

En effet, dans l’acte analytique il s’agit « de quelque chose comme d’une conversion dans la position qui résulte du sujet quant à ce qu’il en est de son rapport au savoir » (SXV 10). Ce qui est valable pour les 2, l’analyste et l’analysant. La conversion subjective quant au rapport au savoir implique au contraire qu’aucune assurance pour ce qu’on sait ne soit de mise : la déstabilisation absolue est de rigueur et le vacillement du savoir au cœur de la pratique : la remise en cause du savoir est tout aussi bien celle de la maîtrise de l’intervention analytique : les effets de l’interprétation sont « incalculables » or « le savoir s’assure d’une possible prévision » (Préface…).


La fin de l’analyse qu’est S(A barré) implique derechef la barre sur l’analyste an tant que grand Autre. Ce qui est déterminant ne relève pas du savoir mais de ce qui fait faille dans le savoir. Il faut donc inventer – faire de la psychanalyse au carré – ce qui permet d’apprendre quelque chose au sujet de ce qui s’y passe.


2/ Réutiliser un savoir possédé d’un cas à l’autre, d’un bois de merisier à un autre bois de merisier : or, selon Lacan, nul savoir empirique du psychanalyste n’est possible :


A/ Concernant le cas : Il n’y a pas de savoir général concernant ce que l’on appelle le cas typique, cf « …il n’y a d’analyse que du particulier : ce n’est pas du tout d’un sens unique que procède une même structure », ni pour l’hystérique, dont l’identification porte que la structure et non le sens, ni pour l’obsessionnel, dont on peut concevoir qu’il « ne puisse donner le moindre sens au discours d’un autre obsessionnel. C’est même de là que partent les guerres de religion ».

Il ne s’agit tellement pas de savoir que l’interprétation peut être inexacte mais vraie (ce que Lacan démontre à propos de l’interprétation freudienne de la transe obsessionnelle de l’homme aux rats, synthétisé dans Hystérie et obsession, champ freudien, 49/50.

B/ Concernant la structure : l’on ne peut pas rapporter généralement la structure à la clinique : « les types cliniques relèvent de la structure » implique quelque « flottement ».

C/ Concernant la clinique : en tant que « types de symptômes », la clinique date « d’avant le discours analytique ».

Ainsi, ni la clinique, ni la structure, ni le cas ne peuvent être l’objet d’un savoir général définitif.


Voilà bien une incroyable nouvelle, dont il faut prendre toute la mesure quant à ce qu’il en est de notre rapport au savoir. C’est dire qu’à partir du discours analytique, les névrose/psychose/perversion deviennent des modalités d’insertion dans la béance du non-rapport sexuel, qui produit une fuite dont sort l’objet a.


Du point de vue du savoir, il ne reste rien à partir de quoi l’on pourrait s’assurer dans sa position ou dans son action en tant que psychanalyste. A la place de ces prétendus savoirs opère ce qui va permettre de produire l’objet a, à savoir le sujet supposé « au savoir inconscient, soit au chiffrage. Ce que j’ai articulé : du sujet supposé savoir » (Préface…).


L’analyste n’est pas sujet du savoir dans la mesure où il n’y est pas le sujet impliqué dans la cure, comme nous l’avons vu : l’analyste se fait « le tenant » du processus analytique (SXV 78), appliquant par là la mise en relation par Lacan du sujet et du signifiant.

Le tenant n’est pas le tenant-lieu mais ces termes partagent tous deux l’idée de désubjectiver l’affaire, c’est pourquoi Lacan a précédemment fait un lien entre l’acte de naissance de la psychanalyse (« qui le savait ce champ de la psychanalyse » ou quel est le statut du champ de l’algèbre « avant l’invention de l’algèbre » SXV 5) et la juste traduction du Vorstellungsrepräsentanz freudien. Lacan dénonce dans la traduction « représentant-représentatif » … « un présupposé subjectif ».

L’acte de naissance de la psychanalyse est en jeu lors de chaque acte analytique dans chaque analyse pour chaque psychanalyste.



III/ Nécessité de la passe. Donc de quelques autres.



L’acte, tout acte, se passe du sujet (« c’est une dimension commune de l’acte : de ne pas comporter dans son instant, la présence du sujet » SXV 27). Une fois l’acte passé, la présence de ce que Lacan appelle au début du séminaire « sujet » sera « renouvelée mais rien d’autre ». L’analyste ne peut donc rien enregistrer par lui-même d’effet de son acte : il ne saurait « dépasser ce tournant » … de sa propre présence.

D’où la question de savoir comment recueillir ce qui est enregistrable de savoir « par le procès déchaîné de l’acte analytique » (SXV 27).


Il est question d’enregistrer, pas de procéder à une autre forme de transmission : l’enregistrement s’épargne la position auteuriste du récit, ce qui explique que les articles de Scilicet ne soient pas signés (SXV 77).

Tout « le mouvement de la psychanalyse » (SXV 78) est spécifié dans l’objet que finit par être le psychanalyste : c’est donc en tant qu’objet de la passe et non en tant que sujet que quelque chose de l’acte doit être saisi, que ce que veut dire « du » psychanalyste en accentuant la « valeur logique … de l’article défini » ((Entretiens de Sainte-Anne, 4 Novembre 1971) pourra être saisi, du psychanalyste comme « du » pain, comme « il pleut ».


Cet enregistrement exige une procédure conforme à seul ce qui rend possible « d’objectiver l’inconscient », c’est-à-dire « un redoublement, à savoir que « je sais qu’il sait que je sais qu’il sait » Il faut faire glisser le « toi » qui « sais » « à la troisième personne » (15 Février 1977)., cf la Dritte Person…


C’est le mode de production du savoir qui explique l’absence de signature, mais tout aussi bien le fait que la répudiation du registre de la didactique évacue du même coup toute prétention hiérarchique entre analystes, et les problèmes relatifs à la consécration officielle. L’élimination de la signature évacue toute question hiérarchique, sauf pour Lacan, vieux loup hors ordre établi. Le modèle du savoir sans sujet implique une question : comment Lacan le savait-il avant ?


La vérité de l’expérience analytique n’est pas théorique : la praxis dont Lacan nous rebat les oreilles depuis le SXI et moi les vôtres, elle est là, tout sujet réduit à l’objet a comme fonction logique, au-delà des déterminations imaginaires et symboliques. La transmission que vise la passe ne peut donc pas être théorique mais seulement clinique, de la nouvelle clinique produite à partir d’impossibilité d’écrire le rapport entre les sexes et écrite en algèbre lacanien : il s’agit de faire passer le gain de savoir sur la jouissance, quel est l’objet qui organise mon désir.


Toutefois, l’on peut se dire que le dévoilement de la plus abyssale intimité impliquée dans le processus de la passe ne sert qu’à une chose : au processus d’union, d’attachement, de lien entre l’analyste en devenir et l’institution ou école analytique issue de celui qui en savait un peu plus sur ce que ça veut dire qu’être analysé. Etre unis dans l’école par la circulation des objets fixes dans le ciel du désir pourri. Mais nulle nécessité de plus que celle qui a présidé au devenir école du savoir en plus. Maintenant l’on peut s’en passer puisque cela se passe quelque part. Mais pas sans le savoir.




IV/ Définition de l’acte analytique.


La passe doit parvenir à transmettre les raisons de l’acte de foi dans le sujet supposé savoir « d’un sujet qui vient d’apprendre ce qu’il en est du sujet supposé savoir » (SXV 79).


Séverine Thuet

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