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Début de la traque du réel.



Séances n°1 et n°2 du Cartel, 2009.



Nous partons de l’affirmation de Bernard Toboul, tirée du séminaire d’introduction à Lacan : « Derrière la question de l’arbitraire du signe se profile celle du réel ».


Comment se dessine la question du réel, au départ, chez Lacan ?



Lors de l’ouverture du Séminaire I, Lacan se qualifie de la façon suivante : « L’homme qui vous parle est un homme comme les autres – il se sert du mauvais langage », c’est-à-dire du « langage tout formé »[1].

C’est pourquoi, dans Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse, comme dans le premier séminaire d’ailleurs, il est nécessaire de discerner l’élaboration du terme « réel » à laquelle Lacan procède en tant que concept et son usage commun, exercice rendu difficile, d’une part, par le maintien, parfois ambigu, de la notion de réalité[2], d’autre part, par l’identité, possiblement trompeuse, des qualificatifs issus de ces deux termes.


Dans Fonction…, une phrase concernant, précisément, la réalité dans l’analyse nous présente le concept lacanien de réel de façon lapidaire :



« C’est dans cette négativité (le refus de répondre de l’analyste) en tant qu’elle est pure, c’est-à-dire détachée de tout motif particulier, que réside la jointure entre le symbolique et le réel »[3] .



C’est là qu’apparaît avec clarté la nature didactique[4] de la catégorie qu’est le réel. En effet, la notion de réalité n’est jamais absente du discours de Lacan sur l’analyse, dans la mesure où ce qu’il s’agit de saisir est le mode en lequel l’analyse produit ses effets et les principes qui fondent cette effectivité.


Le fondement en raison de cette effectivité dépend d’une juste conception de la fonction de la parole dans l’analyse, ce qui implique de rejeter le recours à la réalité conçue comme comportement ou réactions dites affectives.


Ce qui est réel, en tant qu’effectif, dans l’analyse, n’est pas plus fondé par les états de conscience de l’analyste que par l’intensité d’une manifestation du moi de l’analysé : le détachement de tout motif particulier qui confère de la pureté au refus de répondre[5] rejette comme non pertinent le règlement de l’action analytique sur la relation imaginaire, c’est-à-dire sur le moi de l’analyste.


Le réel de la formule hégélienne, qui fonde le « non-agir », n’est pas non plus le réel au sens du donné : le réel, qui est en son essence rationnel, est l’idée[6]. C’est l’idée qui porte la vérité de ce qui est : elle est le noyau dont l’écorce est constituée par ce qui est manifeste. Et il s’agit, dans l’analyse, de reconstruire la vérité du sujet au travers de ses diverses manifestations, qui ne sont telles que relativement à cette fonction de la vérité dans l’analyse, comme le réel n’est qu’en tant que manifestation de l’idée dans la phénoménologie de l’esprit hégélien. Cette reconstruction a pour seul medium la parole, c’est-à-dire le registre symbolique.



En quel sens le réel est-il en relation avec le symbolique dans l’analyse, de quel réel est-il question ici et quel est le rapport de cette relation et du non-agir de l’analyste ?


Partons de ces questions.


Lors de l’explicitation, dans le Séminaire I, de la façon dont « la tripartition du symbolique, de l’imaginaire et du réel » doit être comprise, Lacan définit ce qui se trouve à la jonction du symbolique et du réel : l’ignorance, passion fondamentale de l’analyse[7]. C’est donc bien dans l’idée de vérité à produire que s’origine l’analyse. Et si le sujet doit retrouver sa mesure propre, cela n’est possible que si l’analyste ne lui impose pas sa propre mesure.


Le passage suivant semble résoudre la question de la distinction entre le réel comme donné et le réel comme catégorie analytique :



« ce trou dans le réel s’appelle l’être ».

« c’est dans la dimension de l’être que se situe la tripartition du symbolique, de l’imaginaire et du réel »[8]



L’on voit que le sens du « réel » est double : il est, d’une part, ce dont se distingue l’être tout en en provenant, et, d’autre part, un mode de sa saisie conceptuelle.

Ainsi, l’ordre du réel, d’une part, précède et, en quelque sorte, excède l’ordre ontologique et, d’autre part, en est une catégorie didactique, déterminations qui semblent contradictoires.



S’agit-il d’une ambiguïté relative au mauvais langage ou d’une duplicité singnificative quant au concept de réel chez Lacan ?



Elucidons tout d’abord le réel comme catégorie ontologique :


A la fin de la préface de Fonction…, c’est-à-dire à la fin de l’évocation des circonstances de ce discours, circonstances déterminées par la fondation de la nouvelle Société Française de Psychanalyse, Lacan condense en une formule ce qui donne sens à son discours :



« rien aussi (de crée) qui n’y devienne contingent quand le moment y vient pour l’homme, où il peut identifier en une seule raison le parti qu’il choisit et le désordre qu’il dénonce, pour en comprendre la cohérence dans le réel et anticiper par sa certitude sur l’action qui les met en balance »[9].



Ce qui donne sens à ce discours est la fondation de la SFP, action qui provient de l’identification, en raison, du parti qu’il choisit, à savoir la création d’une nouvelle école, et le désordre qu’il dénonce tout au long de ce discours, à savoir la discordance entre l’esprit freudien et les pensées/pratiques de la psychanalyse de son temps.

L’homme identifie en raison le parti et le désordre, non le parti et la dénonciation de ce désordre : c’est dire que ce qui préside à l’action est la compréhension de la cohérence, non pas de deux faits mentaux, mais d’une décision et de ce qui est existant.

Cette décision est rendue nécessaire dans la mesure même où l’état de la pensée psychanalytique aveugle la pratique psychanalytique. C’est pourquoi cette cohérence a lieu dans ce que Lacan appelle le réel, qui est donc en rapport aussi avec le donné .


En quoi ce réel se distingue-t-il de la notion commune de la réalité ?


Comme l’indique, peu après, l’application des catégories RSI au groupe américain, application qui montre la convergence, dans l’ordre réel, des présupposés de la pensée américaine et des caractéristiques des théories des émigrants, le réel dont il est question ici est déterminé par ce qui relève de l’ordre symbolique, ici, la décision, qui, sur le mode de la résolution heideggérienne, est la prise en responsabilité d’un ordre des choses qu’il s’agit de restaurer conformément à la vérité de l’expérience analytique et à la vérité de l’homme-analyste Lacan. C’est cette cohérence issue de la décision qui produit la nécessité de l’action, c’est-à-dire de la parole pleine telle « Je fonde ».


L’on voit ainsi que ce qui relève de la catégorie du réel est le produit de quelque chose de donné et du registre symbolique. Or, c’est exactement ainsi que Lacan définit, à l’occasion de l’examen du cas du petit Dick, la façon dont advient à l’existence le monde humain :



« Ce que nous appelons le monde réel, et qui n’est qu’un monde humanisé, symbolisé, fait de la transcendance introduite par le symbole dans la réalité primitive »[10].



Après comme avant l’humanisation, qui est symbolisation, du monde, ce qui relève du registre symbolique apporte une nouvelle détermination au réel, détermination qui n’est pas réversible sans un nouveau travail du symbolique. Ici, la verbalisation du complexe d’Œdipe par Mélanie Klein permet de relancer le processus d’humanisation du réel. Ailleurs, c’est un acte du sujet qui, en tant que sujet humain, ressortit de l’ordre symbolique, c’est-à-dire la décision fondatrice, qui produit un nouvel ordre des choses.

Le réel comme catégorie ontologique en analyse est ainsi produit par la symbolisation du donné : à la catégorie du symbolique est conférée une préséance logique sur la catégorie du réel. Et est réel au sens humain ce qui est produit par l’ordre transcendant du symbolique.


Toutefois, il reste ce donné : qu’on le nomme ordre existant, réalité primitive avant de la formation du moi comme image, réel non humain en cas de défaillance de symbolisation, ou ce dans quoi l’être fait trou, il persiste comme inconnue dans la mesure même où le symbolique conditionne le réel, par ailleurs compris comme catégorie ontologique : serait-ce que ce réel catégorique ne se suffise pas à lui-même comme catégorie et comment comprendre sa concurrence avec le donné ? En un mot, qu’est-ce que la catégorie du réel apporte la pensée analytique du sujet ou à la théorie analytique ?



Elucidons maintenant le réel comme cause et excédent d’être :


Lors de l’explicitation des fonctions de la parole dans l’expérience analytique, Lacan rappelle que la parole de l’analyste prend dans le sujet une fonction structurante, conformément à la fonction générale de la parole pour le sujet.

C’est dans la cure que se révèlent les possibilités suivantes :



« la parole peut devenir objet imaginaire, voire réel, dans le sujet »[11]



Sous la forme du discours, la parole devient objet imaginaire. Le discours prend alors, par exemple, une fonction sadique-orale.


Sous la forme de mots, la parole devient objet réel. La Wespe est ainsi, par exemple, castrée de son W initial pour l’homme aux loups.


La présence des trois catégories didactiques introduites par Lacan dans le discours de l’analyste permet d’affirmer que l’adjectif « réel » est ici employé en un sens original. L’on remarque ici encore la conjonction du symbolique et du réel : car c’est en vertu d’une castration symbolique du mot ou d’une formule que le mot devient objet réel pour le sujet. A nouveau ici le symbolique conditionne le réel : le second semble être le registre d’efficience du symbolique.


Le mot Wespe devient objet réel du fait de la castration symbolique dont il est l’objet : quel est le statut de cet objet dit réel dont les effets se manifestent chez le sujet ?


D’une part, ce qui est castré du mot semble être la cause de sa signifiance : car la construction analytique révèle seule le sens de la lésion symbolique.


D’autre part, ce qui est castré du mot et le fait que cette lettre soit soustraite, en son sens, à ce mot, n’est pas accessible dans le donné : la lettre W, dans sa signifiance, est en-dehors de l’être, lui est inaccessible, elle excède le mot tout en le déterminant.


Pourquoi la Wespe est-elle mot réel et non pas mot imaginaire, alors même qu’elle peut, dit Lacan, accomplir des actes imaginaires ? Elle doit correspondre à une possibilité spécifique de l’être du sujet.


Dans le Séminaire I, au cours de la monstration de l’occultation du plan du symbolique par Anna Freud lors d’une interprétation, Lacan parvient à la question du sentiment de réalité, appelé tout juste après « sentiment de réel ». C’est alors qu’à propos de l’hallucination de l’homme aux loups, Lacan définit ainsi le réel :



« le réel, ou ce qui est perçu comme tel, est ce qui résiste absolument à la symbolisation »[12] .



Le réel est ici ce qui ne peut être intégré au sujet et l’intégration a nécessairement une définition symbolique. Le W de Wespe n’est pas intégré au système symbolique du sujet, de même que l’organisation génitale en tant que rejetée hors de la constellation symbolique du sujet est cause de l’hallucination du doigt coupé. La différence est, d’abord, que le mot se fait objet, conformément à la nature du langage qui est d’être corps[13], ce que nous aurons à élucider. Ensuite, cette proposition définit une dynamique entre le symbolique et le réel : ce qui appartient au registre du réel n’est pas ici déterminé par un rapport au registre du symbolique comme action positive, tels la décision et la fondation, le fantasme et le réel humanisé : le réel est défini comme le négatif propre à la constellation symbolique du sujet en question, c’est-à-dire ce que l’excède, car ne peut s’y intégrer du fait d’un mode spécifique de refoulement, et ce qui le cause, puisqu’il est alors un trou dans la structuration symbolique du sujet, ce qui produit quelque chose du symptôme.


A l’inverse de ce que nous avons vu précédemment, ce n’est donc pas l’être qui fait trou dans le réel, mais le réel qui fait trou dans l’être, et le réel n’est pas produit par la symbolisation mais ce qui y résiste. Que faire de cette contradiction ?


Au contraire de ce qu’il se passe pour le moi primitif, pour lequel ce qui n’a pas été symbolisé n’existe tout simplement pas, le réel est pour le névrosé ce qui agit comme faille structurelle, toujours présent comme ce qui excède la symbolisation et menace l’adaptation à la réalité.


La reconstruction de l’histoire en tant que vérité du sujet dans l’analyse est l’affrontement à ce négatif, trou qui fait la singularité de cette histoire. Ce négatif fait pendant à la négativité qui fait l’essentiel du refus de répondre de l’analyste, négativité qui est,comme ici, jointure entre le symbolique et le réel, et à l’ignorance, passion fondamentale et point d’origine de l’analyse.

Ce qui fait trou dans l’histoire est ignoré de façon dynamique, sous la forme de la résistance à son approche, et comme ce qui détermine en creux le sujet.



Lorsque Lacan déconstruit l’idée selon laquelle l’analyste aurait à faire émerger un événement refoulé dont l’effectivité du refoulement serait contemporaine de la réalité actuelle de cet événement, Lacan définit l’inconscient relativement à l’imaginarisation du sujet humain rendue possible par le schéma optique :



« D’une part, l’inconscient est, comme je viens de la définir, quelque chose de négatif, d’idéalement inaccessible. D’autre part, c’est quelque chose de quasi réel. Enfin, c’est quelque chose qui sera réalisé dans le symbolique ou, plus exactement, qui, grâce au progrès symbolique dans l’analyse, aura été »[14].



Ces trois déterminations de l’inconscient, posées à part les unes des autres, nous enseignent quant à la façon de saisir à la fois le concept de réel comme catégorie ontologique et le concept de réel comme cause et excédent de l’être. Cela n’est possible qu’une fois mise à part l’atténuation de l’identification de l’inconscient au registre du réel, ce qui indique, soit qu’il subsiste encore une différence entre les deux, qu’il nous faudra alors saisir, soit que cette détermination n’a qu’une portée didactique relative au contexte de ce discours, destiné à nous faire comprendre ce qu’est l’inconscient. Dans les deux cas, c’est bien du réel dans sa duplicité qu’il est question ici.


L’on comprend ici que, le progrès de l’analyse étant un progrès symbolique, le réel n’a d’être que relativement à la symbolisation à laquelle il a accédé ou pas : s’il y a accédé, il est un réel humanisé, subjectivé, sinon, il y est comme un trou, dont l’activité est négative, ce qui ne veut pas dire nulle, car c’est le travail de la négativité au cœur de l’être que de le distordre dans ses faits de parole.


L’on comprend également que le réel n’excède l’être qu’en tant qu’il le cause.

Car, premièrement, que l’être soit un trou dans le réel n’implique pas qu’il y ait du réel en-dehors de ce trou, car ce que Dick n’a pas symbolisé n’existe pas pour lui mais existe pour d’autres, et chaque sujet a à symboliser le monde par lui-même, ce qui implique l’absence de mise en commun du monde en-dehors du registre de la loi.

Deuxièmement, du trou dans le réel qui s’appelle l’être, ce ne sont pas seulement le névrosé et le psychotique qui aient à en répondre : ce négatif qu’est l’inconscient n’est pas par lui-même pathologique, le trou dans le réel est le fait de l’érection de l’être dans le monde. C’est le rapport à la loi qui fait qu’il y a menace de perturbation du fonctionnement humain : l’hypothèse du réel n’est-elle pas alors ce qui montre la possibilité, toujours déjà présente, du disfonctionnement ?


Car le spectacle de la copulation parentale par l’homme aux loups ne fait événement qu’après-coup : avant le refoulement, quel est son statut ? Avant sa mise en relation avec la structuration du sujet, fait-il partie de l’inconscient du sujet défini comme ci-avant, c’est-à-dire comme négatif ou est-il comme la réalité non symbolisée de Dick ? Et qu’est-ce qui fait réel pour chaque sujet en-dehors de sa puissance perturbatrice ? C’est pourquoi il apparaît difficile de penser l’être humain comme adapté à la réalité.


D’ailleurs, lorsque, dans ou hors de l’analyse (par exemple, dans l’amour, qui rend fou, ou la jouissance), le désir, c’est-à-dire le désir inconscient, est approché par le sujet, il s’agit de ce que Lacan nomme « un moment de pure angoisse, et rien d’autre »[15]. L’angoisse, qui fait vaciller les contours du monde, serait le trait du surgissement de ce qui fait fonction de réel pour chaque sujet.


Séverine Thuet



[1] P. 8.

[2] Par exemple : « …c’est par la voie de ce don (le don de la parole) que toute réalité est venue à l’homme » p322.

[3] P. 309.

[4] Séminaire I, p. 309.

[5] Et nous pouvons comprendre la notion de pureté comme opposée à celle du pathologique chez Kant : qui dépend du particulier, ici, du moi.

[6] Principes de la philosophie du droit, préface, p. 42 : « …rien n’est réel que l’idée. »

[7] P. 298.

[8] P. 297.

[9] P. 241.

[10]P. 102.

[11] Fonction…, p. 301.

[12] P. 80.

[13] Fonction…, p. 301.

[14] P. 181.

[15] P. 212.


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