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Délire / Suicide 3 : Je l’ai castré ou l’absence de soi.


3. Je l’ai castré ou l’absence de soi.




Ce sont les « liaisons de sentiment »[1], actuelles et endeuillées, qui empêchent selon Freud l’homme civilisé de risquer sa vie pour de vrai et l’enjoignent à avoir recours à la fiction. Et c'est la mort d'un proche qui donne à l'homme originaire le sentiment de l'anéantissement possible de sa propre vie[2] car l’autre est une part du moi aimé.

L'on peut ainsi lier un certain rapport à l'autre et le sentiment de sa propre mort, en tant que le second a pour condition le premier.


Les liaisons de sentiment paraissent singulièrement défaillantes chez H., qui considère toute manifestation de la vie d’autrui comme une manifestation bruyante et inopportune. La troisième tentative de suicide, médicamenteuse, eut d’ailleurs lieu sous l’impulsion du dérangement occasionnée par le bruit trop fort de la télévision que le reste de la famille écoutait dans la pièce à côté. La présence des autres fait apparaître un autre affect que l’ennui : l’énervement. Cette émotion, faible relativement à d’autres qui pourraient affecter le sujet, comme la haine ou la colère, est disproportionnée par rapport à l’acte qu’elle engendre, de même que la bêtise peut difficilement qualifier un acte aussi grave que de porter atteinte à soi-même. C’est pourtant l’ennui et l’énervement qui le conduisent à dévaluer le fait de vivre jusqu’au niveau zéro. Les autres introduisent le chaos, il supporte mal que les membres envahissent son espace (les cousins dans sa chambre pendant les fêtes de famille par exemple, le mouvement des êtres animés que sont ses frères dans la cuisine, tout mouvement de vie devient un acte d’agitation dans tous les sens). Il a ainsi un idéal d’immobilité, de retour à l’inanimé, à l’au-delà du principe de plaisir.

Les autres ne sont pas seulement des empêcheurs de tourner en rond : les liens à ces autres familiers sont précaires. Et cette précarité des liens aux autres familiaux est un indice de la perte de la relation du sujet au monde extérieur et empêche ces liens de constituer un rempart contre l’aspiration vers la mort.

Cette précarité se signe de la capacité de H. à oublier à quoi ressemblent les membres de sa famille. Il s’agit ainsi d’une grave défaillance de la liaison de sentiment au sens où le sentiment ne peut s’établir sur une reconnaissance de l’objet comme même. La difficulté de l’attachement à l’objet est la cause et/ou l’effet de l’instabilité de la reconnaissance. En effet, le patient raconte qu’il lui est arrivé récemment de rencontrer sa mère et son petit frère sans les reconnaître. Ce dernier sautait partout et il s’est alors demandé qui était ce petit montre qui s’agitait beaucoup. Une fois qu’ils furent reconnus comme les membres de sa famille, il se dit la chose suivante : Ah, ce petit montre, c’est mon petit frère !

Son père affirme d’ailleurs que H. s’occupe très bien de son petit frère, qu’il supervise ses devoirs et joue avec lui. Une forme de négativisme imprègne donc la relation et les propos de H., alors précisément qu’il a une relation réelle avec ce frère de 7 ans. A la suite de la mort de H., la famille a consulté sa psychologue car son petit frère, ne manifestait absolument aucune émotion, ce qui indique un risque de gel affectif identique à celui de son frère mort.

D’ailleurs, H. se sent davantage seul et a davantage d’idées noires lorsqu’il est seul dans sa chambre et qu’il entend le bruit des gens dans les pièces à côté que lorsqu’il est tout seul dans l’appartement : ce sont les autres qui le font se sentir seul au monde. Il sort de toute façon de la pièce où il se trouve, mise à part sa chambre, dès que quelqu’un y entre.

Sa mère affirme que de nombreux comportements de H. sont partagés par son autre frère (rester collé à l’ordinateur, jamais de copains à la maison, pas de sortie de week-end). Mais ce frère parle plus facilement aux autres membres de la famille et est plus câlin, comme elle, que H. et son père. Le père justifie cette manière de vivre par la transmission d’un trait qui lui appartient, car, enfant, le père de H. était comme eux : on est mieux à la maison. L’on peut remarquer que la vie du père de H. n’est en rien gouvernée par le goût de rester au foyer (missions, formations, voyages, exils) et que la transmission du père au fils serait celle d’une solitude paradoxalement recouverte de l’amour, de l’intimité et de la chaleur familiale.

Ce n’est pas seulement que H. peut ne pas reconnaître les membres de sa famille, il affirme n’avoir aucun souvenir de son père issu de son enfance, n’avoir aucune complicité avec lui et ne pas le regretter (il s’agit ici encore de réponse négative à des questions, et non d’assertions). Sa mère confirme qu’ils n’ont tous deux aucune relation intime et qu’elle demandait expressément à son mari de prendre H. enfant dans ses bras, de l’embrasser, de le toucher, car ils ont père et fils en commun de ne pas être tactile. Le grand-père de H. est aux dires de sa mère lui-même très froid, elle le sait par l’intermédiaire des sœurs de son mari. D’ailleurs il demande à son fils, à chaque fois qu’il le voit, qu’est-ce que tu fais déjà dans la vie ?, faisant comme s’il ne se souvenait pas du métier de son fils, alors même que celui-ci investit de beaucoup d’énergie le domaine de ses compétences professionnelles. L’on voit que le père de H. est l’objet d’une négation de la part de son propre père. Ni le père ni le grand-père ne tiennent la route. Le père de H. en entretien fait montre à la fois d’un souci, comme nous l’avons vu quant à l’affirmation de la nécessité pour son fils de parvenir à se raconter, et d’un rejet de celui-ci qu’il aurait assimilé. Par exemple, lors de l’examen des différentes activités proposées par le CATTP et que lui expose le psychiatre, le père de H. déclare qu’il est certain que son fils va le détromper quant aux choix d’activité qu’il pense a priori que son fils ferait. Ce qui ressort de leur rapport durant les entretiens est que le père tient son fils pour étranger, dans une distance radicale instaurée par son fils et une sorte de reproche du père vis-à-vis du fils en émergerait dans la tonalité de son adresse à ce dernier. Nous les avons pourtant vus dans la salle d’attente du CMP partager un moment de complicité autour d’un jeu vidéo téléphonique, un moment de rivalité entre deux joueurs, qui s’est conclu par un rire, pas différent du rire qui conclut l’attente du père quant à l’accueil que son fils ferait de ses propositions d’activités, un rire ironique qui ponctue la séparation.


Lorsqu’ils ont restés tous les deux seuls à la suite du départ de sa mère et de ses deux frères en mission pendant 8 mois à l’étranger, H. avait alors 15 ans, vivre ensemble s’est révélé être un cauchemar et la confrontation père-fils a donné lieu à un effondrement du père : son père n’allait pas bien, se sentait seul au monde, disait que personne ne l’aimait et qu’il voulait mourir. Il était également agressif, et hurlait que les autres ne voulaient plus de lui dès qu’ils faisaient une toute petite erreur comme de partir pendant trois secondes dans la mauvaise direction. Lorsqu’il s’est retrouvé seul avec H., le père s’est effondré. Sa femme ne s’en est pas rendu compte, elle leur parlait par Skype tous les soirs et rien n’a transparu de son état. Le père, comme le fils, peuvent ainsi jouer la comédie.

Les liens avec les plus proches ne sont pas les seuls à être précaires, toute la famille est concernée. H., à la suite d’un déménagement durant le collège, n’a pas eu le souci de conserver les liens créés auparavant avec deux autres garçons, selon sa mère. Et H. laisse souvent les autres en plan, par exemple ses cousines dans le métro : au cours du trajet il refuse brutalement de les suivre. Ou il n’ouvre pas la porte d’entrée à sa grand-mère et lorsqu’il le fait, il finit par la mettre dehors très rapidement. Fait étonnant, il a pourtant des souvenirs d’enfance, mais seulement de l’assistante maternelle qui l’a gardé jusqu’à ses trois ans. Il ya bien un lien qui a laissé des traces disponibles en lui.

L’histoire de H. est marquée par les nombreux départs de ses parents de la maison domestique. Il fut conçu huit ans après l’union de ses parents lors d’une mission humanitaire à l’étranger. Sa gestation a impliqué un retour de ses parents en France. Lorsque H. est né, son père était en mission dans une autre ville et ne rentrait dans sa famille que le week-end. Lorsqu’il eut 4 ans, sa mère s’est trouvée obligée de suspendre son activité pour des raisons médicales. Par ennui, elle a entrepris une formation qui l’obligeait à vivre 4 jours par semaine dans une autre ville. Comme elle prenait alors un traitement qui lui rendait impossible de supporter sa famille, cette absence lui permettait de vivre sans trop de mal avec elle le reste de la semaine. Selon elle, son fils en fut très marqué car c’était la période où il posait beaucoup de questions sur la mort, sans qu’aucun décès, d’un grand-parent par exemple, ne soit advenu à cette période. La mort n’est plus une question pour lui, elle est comme un trou noir qui l’aspirerait sans défaillir, un inéluctable trop proche, dont l’atteinte n’est que retardée par chaque jour, aussi vide que le précédent. Toutefois, lors de la maladie de sa mère, maladie dont il n’a pas le souvenir, il s’allongeait sur le corps de sa mère afin de soulager ses douleurs musculaires. Ce souvenir esquisse le tableau d’un corps à corps empathique entre le fils et sa mère, du fils vers la mère.

Lorsqu’il a 5 ans, toute la famille part, encore en milieu d’année scolaire, à l’étranger pour une année, suite encore à une opportunité professionnelle des parents. En CM2, ils changent de région en milieu d’année. H. ne le désirait pas. Lorsqu’il a 7 ans, son père a ce que la mère appelle une crise de la quarantaine : il quitte la maison pendant trois mois, pour réfléchir à son avenir, professionnel et familial. Pendant trois mois, sa femme ne sait pas s’il va rentrer à la maison. La mère de H. ses souvient bien de cette année, horrible, car elle a fait une fausse couche à ce moment-là. La mère de H. a donc quitté la maison alors que sa femme était enceinte. Une fois revenu, le père est ensuite parti seul à l’étranger un an pour son travail et il est revenu car sa femme n’a pas trouvé de mission permettant de la rejoindre. Suit le départ de sa mère avec ses deux autres frères lorsqu’il est au lycée, période d’une rencontre ratée entre père et fils, H. semblant reprocher le motif de la crise de son père, à savoir le travail et non l’éloignement du reste de la famille. Les trois frères portent des prénoms qui commencent par les deux mêmes lettres, comme des enfants en série, lettres qui tentent d’unifier le projet familial. Les enfants ont toujours été gardés par des professionnels, les deux parents travaillant beaucoup et ayant des responsabilités importantes. Un mois avant le décès de H., la mère a initié un nouveau projet de départ à l’étranger, pour toute la famille cette fois et pendant plusieurs années. Le père n’était pas là quand sa femme en a parlé avec H. Ce projet est donc individuel au départ. H. parle de toute façon davantage avec sa mère qu’avec son père. Cela ne dérange pas le père de H. de partir. Il est prêt à y aller si le projet plaît à chacun. Car il voudrait vivre à la campagne, qui lui rappelle son enfance. Le psychiatre de H. remarque après l’entretien que ce nouveau projet implique une rupture de H. avec ses soutiens thérapeutiques, sa psychologue, vue deux fois par semaine et lui-même., avec la perspective de reprendre ses études. Il rompt à nouveau avec la stabilité dont H. a besoin, selon les dires de son père.

La vie conjugale de ses parents n’est pas vraiment maintenue par le désir de l’un pour l’autre mais bien plutôt par la mise en commun de leur ambition professionnelle respective et le partage d’idéaux.


Sa mère déclare que H. était un enfant désiré par elle, un enfant attendu. Elle sous-entend que l’arrêt de la mission à l’étranger lorsqu’elle fut enceinte ne constituait pas un renoncement. Etre un enfant désiré, au sens du désir inconscient, c’est-à-dire être une enfant investi d’une valeur phallique par la mère[3], est selon Lacan le gage d’un rapport à l’existence moins vacillant dans ses fondements que si le sujet ne l’est pas. L’enfant est désiré par la mère en tant que substitut du pénis désiré du père, et le manque de la mère doit subsister au-delà de l’enfantement : c’est parce que le phallus manque à la mère qu’il est découvert par l’enfant comme cause du désir de la mère au-delà de lui-même[4]. La naissance de ce premier enfant n’a pas saturé le désir maternel, comme le montre la poursuite de ses missions l’éloignant du foyer, sans compter la difficulté, analogue à la difficulté ultérieure de son fils, à supporter sa famille quelques années plus tard, difficulté mis au compte, peut-être à raison, de son traitement. Son mari n’était pas, apparemment, l’au-delà de l’enfant.

Or, face à la question posée à l’enfant de s’identifier ou non au phallus imaginaire de la mère[5], identification qui le laisserait prisonnier de la captation par le désir maternel, la castration, par l’intermédiaire de l’intervention du père interdicteur de la mère, est la condition de possibilité du passage de l’enfant du registre du phallus imaginaire à celui du phallus symbolique, donc au signifiant du désir. Cette opération, la métaphore paternelle, présuppose que le père soit posé par la mère comme possesseur de l’objet du désir de la mère. Il est possible en soi que le fait que la mère désire autre chose que l’enfant mais pas le père permette à l’enfant cette opération, il reste que, d’abord, la dialectique du désir entre homme et femme ne semble pas du tout fonctionner, leur vie sexuelle étant quasi-inexistante, ensuite, les fonctions père et mère sont mises à mal régulièrement par le départ de l’un ou de l’autre loin de la vie familiale, enfin, le grand-père oublie le père que le fils peut oublier tout en reprochant aux autres de l’oublier.


La mère de H. utilise spontanément le terme de castration, elle dit de son fils : je crois que je l’ai castré. Elle illustre son propos par l’absence de demande chez son fils : H. était un enfant facile, peut-être trop facile, car il ne faisait jamais de caprices dans les magasins ou ailleurs, il ne demandait jamais rien, ni jouets, ni bonbons, à la différence de son dernier petit frère. Il était toujours content de ce qu’il avait. Aucun désir d’Autre chose ne s’est jamais manifesté chez H., au contraire de ses parents. La raison qu’elle donne pour expliquer cette absence est superficielle, à savoir le combat contre la consommation dont son mari et elle sont des adeptes. La demande d’amour est entendue dans le registre de l’objet et rapporté au registre phallique. Elle aurait castré son fils car il n’a jamais demandé plus que l’objet du besoin. Avoir le phallus c’est donc demander plus que ce que l’on a. La mise en relation par la mère de la castration et de l’absence de demande dévoile qu’être en possession du signifiant phallique implique d’être affecté de désir, d’un objet de désir qui chute de la demande[6]. L’idée de la décroissance impliquée par ce combat rappelle la négation du devenir normal de l’enfant chez H., qui passe par la demande incessante de l’objet en tant qu’objet-symbole de l’amour maternel. Dans sa justification apparaît donc en filigrane l’idée selon laquelle l’objet demandé n’est pas l’objet du besoin. L’objet demandé est en effet le signe du don[7], l’objet de la demande inconditionnée d’amour. Dans l’énoncé maternel qui s’approprie la fonction castratrice est court-circuitée l’intervention du père comme agent de la castration et induit que H. serait resté prisonnier du rapport à la mère. Le dire qui signe la forclusion du Nom-du-Père est que s’il ne voyait pas son père pendant trois semaines, il ne le reconnaîtrait pas.

Lorsque H. considère, si l’on peut dire, son avenir, sur l’invitation du psychiatre, le seul métier qu’il envisage éventuellement comme une possibilité toute hypothétique concerne la même spécialité scientifique que celle de sa mère, qui lui parle régulièrement de son métier. Il donne ainsi l’indication d’un trait auquel il pourrait s’identifier. Sauf que cette identification ne lui permet pas, au contraire du petit Hans, de sauter et de mordre son père comme un cheval, une fois l’ambivalence assumée par le sujet. Car le complexe de castration est fécond dans l’Œdipe, mais pas du côté de la mère[8]. Il reste figé dans une identification paralysante et non structurante. Ce n’est pas un permis pour avancer mais au contraire un lien qui entrave tout désir.


H. continue à ne rien demander. Tout semblant de projet (reprendre ses études, par exemple), comme tout goût personnel, est abrasé au niveau d’une conformation à l’attente de l’Autre. C’est parce que sa mère dit qu’il aime le chocolat qu’il dit aimer le chocolat. C’est parce que sa mère dit qu’il répond toujours non, qu’il répond « non » quand on lui demande quelque chose. Le choix de ses études fait partie de sa conformation à la demande de l’autre pour H., alors que pour son père il s’agissait là de la suite naturelle des compétences scolaires de son fils : c’était un non-choix naturel. H. dévalue immédiatement la qualité de l’enseignement suivi, très réputé par ailleurs, et surtout des professeurs, qu’il trouvait incompétents, ce qui indique que le transfert à la figure tutélaire du savoir n’a pas opéré. Déjà enfant, il avait une mémoire extraordinaire : une mémoire des faits, mais pas de mémoire autobiographique. Le savoir constitue une valeur primordiale au sein de la famille. Il était pour sa part bon en sciences dès le départ et appelé pour cette raison par ses cousines l’encyclopédie. H. est doué en mathématiques. Plusieurs fonctions élémentaires, telle la mémoire, ne sont pas touchées par la pathologie psychique de H. Il dit se souvenir des paroles des autres, très longtemps après. De même, « la perte de la continuité associative »[9] n’apparaît pas dans son discours. Aucun désastre mental propre à la schizophrénie selon Jung[10] n’apparaît chez H. au sens des fonctions intellectuelles abstraites, c’est même la conformité de H. aux exigences du parcours scolaire selon les références parentales qui a fait obstacle à la saisie de sa souffrance.


Il n’a jamais manqué de rien, au sens commun selon lequel l’objet du besoin n’a pas manqué, au sens aussi où il est constamment confronté à ce rien et n’en manque pas, car il est sans désir. Le traitement parvient parfois à l’alléger de ses idées noires, il reste plongé dans un tableau gris, même pas celui du spleen baudelairien, le gris du vide sans fond ni fin. L’on pourrait dire que rien n’est venu enserrer les fleurs du désir du schéma optique revue par Lacan, ce qui indique une défaillance de la constitution imaginaire de soi. C’est par une pétition de principe que le délire des grandeurs est un agrandissement du narcissisme primaire[11] dans le texte de Freud, mais le narcissisme primaire est en effet, comme le dit Freud, bien obscurci. Dans le cas de H., dont l’image du corps n’est pas investie phalliquement malgré l’attente maternelle, et qui ne fait montre d’aucun élément délirant, l’on ne trouve qu’un narcissisme noir, opposé au sentiment océanique qui inclut dans sa lumière toutes les choses du monde.

« …le sens le plus profond » de l’autoérotisme selon Lacan est que l’« on manque de soi, si je puis dire, du tout au tout »[12]. Les petits a sont en désordre avant le stade logique du miroir. H. est issu d’un milieu social et culturel favorisé, il est toujours très bien habillé, d’habits propres et adaptés à la saison, mais il se laisse anarchiquement pousser la barbe, les cheveux et les ongles, ne les tient pas toujours très propres. Lors d’un entretien, il ânonne les choses qu’il aime bien manger, surtout des gâteaux et sucreries, et illustre ironiquement son propos en ingérant la substance qui se trouve au fond de son oreille, substance qu’il extrait patiemment durant tout l’entretien.


Il faut remarquer que, selon Freud, mise à part la mort d’un proche, qui donne le sentiment de la possibilité de sa propre mort, il y a une mort que dénie l'homme originaire : celle de l'ennemi[13]. La soeur d'Elisabeth est par ailleurs celle qui contrecarre son souhait pulsionnel, se marier avec son beau-frère. Il s'agit d'une Leugnung dans le cas de l’homme originaire et non d'une Verleugnung[14] comme dans le cas d’Elisabeth, ce en quoi le savoir concernant le fait de la mort de l'autre est moins éloigné[15] [préfixe Ver] de la conscience de l'homme originaire que le savoir de la mort de la soeur pour la version psychotique d'Elisabeth. Ce degré d'éloignement indique en fait un saut de structure : l’homme originaire fait comme s’il ne savait pas que l’autre existe en tant qu’homme identique à lui-même, comme peut-être tout guerrier agité d’idéaux, la version psychotique d'Elisabeth refuse elle de savoir désormais quoi que ce soit concernant la mort de sa sœur, ce savoir est annulé.

L’on pourrait dire en ce sens que H. est son propre ennemi. Il agit comme si la mort qu’il se donne n’était pas la mort qu’il se donne à lui-même. L’ennemi est ce qui diffère de soi[16] : ce qui est autre que soi est contre soi. Cette identification de l’étranger et de l’ennemi est fondée originairement dans le « tout début de la vie d’âme »[17], qui correspond à l’état de narcissisme et à la modalité auto-érotique de la satisfaction. En tant que stade originaire, il précède le stade du miroir, donc la constitution imaginaire du moi, et le rapport imaginaire à l’autre qui en dérive. Cette étape logique implique que le monde extérieur soit « pour ce qui est de la satisfaction, indifférent ». Par ailleurs, les stimuli apportés par le monde extérieur apportent du déplaisir, par exemple les bruits liés à l’animation des autres de la famille, de même que les stimuli pulsionnels internes. La satisfaction auto-érotique semble donc mise à mal par le déplaisir issu de la tension impliquée par la poussée pulsionnelle[18]. L’indifférence est le précurseur de la haine : c’est en effet de la différenciation entre intérieur et extérieur par le principe de plaisir que procède l’identification de l’externe, de l’objet et du haï. Cette identification est pertinente pour le moi-plaisir purifié, second temps logique du développement du moi. Initialement, le moi est le « moi-réel »[19]. Cette appellation marque une heureuse coïncidence avec le fait que ce premier moment de l’histoire du moi, mythique, précède la constitution imaginaire du moi et l’introduction du sujet particulier au champ du langage. Ce moi insuffisamment distingué de ce qui n’est pas lui est plongé dans la violence du réel, violence des pulsions et des stimuli. Le haï au sens de ce qui constitue le destin de l’indifférent est ainsi confondu avec ce qui reste du moi de H. Le moi de H. n’est pas le moi-plaisir purifié, régulé par le principe de plaisir, qui intègre ce qui du monde et de soi est bon et rejette ce qui du monde et de soi est mauvais.

Quant au rapport de H. à ses deux thérapeutes, l’on peut remarquer qu’il rapporte de manière opposée les faits de son existence au psychiatre et à la psychologue. Au premier, il narre une existence plate, sans rapprochement avec les membres de sa famille au cours des fêtes de Noël, la perduration de la tristesse et de l’ennui massif. A la seconde, il raconte le contraire : les fêtes se sont bien passées, il a davantage parlé avec sa famille, il va légèrement mieux. Ce contraste est constant et esquisse à la fois la distinction radicale entre ce qui est bon et ce qui est mauvais et la non intégration de l’ambivalence, comme si le bon et le mauvais pour le moi n’était pas régulé.


Selon Freud, dans la schizophrénie, la régression « va jusqu’à l’abandon complet de l’amour objectal et au retour à l’autoérotisme infantile »[20]. L’on peut penser que cet autoérotisme est négatif au sens où il ne désigne pas la plus-value du plaisir sexuel pris à l’occasion des fonctions d’autoconservation (par exemple le suçotement) mais le chaos « des résidus des investissements objectaux d’autrefois auxquels ils [les patients atteints de démence précoce] se cramponnent convulsivement »[21]. C’est la libido étrange de cet autoérotisme négatif propre au schizophrène qui déplace quelque peu la ligne de démarcation entre pulsions du moi et pulsions sexuelles, comme l’annonçait Freud[22] et c’est ce chaos qui explique la tendance suicidaire dans la mesure où rien n’y met bon ordre. L’investissement de la représentation de mot, qui est « la première des tentatives de restauration ou de guérison »[23] n’a pas lieu, semble-t-il, chez H. Seuls les mathématiques sont l’objet d’un savoir-faire de sa part au sein de son parcours scolaire et sont investis comme orientation sociale et professionnelle possible. Car H. trouvent ces lettres abstraites jolies. Il aime aussi les astres, les signes mathématiques et les astres, qui sont désincarnées et ne parlent pas.

Lorsque Freud examine le destin de la libido chez le paraphrène surgit une apparence de contradiction, issue de la confrontation des deux affirmations suivantes : d’une part, le substitut de la réalité est une tentative de ramener la libido à l’objet, d’autre part, le délire des grandeurs qui est une telle tentative apparaît « aux dépens de la libido d’objet ». L’on ne peut qu’en déduire que l’objet substitutif du paraphrène est un objet narcissique, c’est-à-dire un objet mais un objet n’appartenant pas à la réalité commune, et dont la détermination signifiante est relative à la structuration symbolique du sujet en question. Le paraphrène a une relation avec un objet narcissique dans la réalité extérieure. Le repli de la libido sur le moi, s’il n’aboutit pas à une production de phénomènes élémentaires psychotiques, ne fait que faire refluer la libido, pour autant que l’on puisse conserver ce modèle dynamique, vers un narcissisme brisé, qui ne mérite d’ailleurs peut-être pas cette appellation, du fait de l’absence d’érotisation du rapport à soi comme corps, comme moi et comme sujet. Que la libido soit retirée des objets communs n’implique pas qu’elle se reporte sur d’autres objets, mais le modèle de la libido est bien ce que Freud défend contre l’idée jungienne de désastre mental du dément précoce. Remarquons que le débat de Freud et de Jung quant à l’extension du concept d’introversion, que Freud, au contraire de Jung, ne souhaite pas étendre au paraphrène[24], et il s’agit d’une défense de la théorie de la libido, a aussi comme enjeu, pour Jung, l’explication du « danger constant de suicide » qu’entraîne la démence précoce[25].

Ce danger est expliqué par Freud par le processus mélancolique, qui n’est pas absent chez H. D’ailleurs, sa mémoire des paroles des autres lui sert à se reprocher de ne pas avoir répondu ce qu’il fallait à ces paroles et qui ne lui vient à l’esprit que tardivement. Par exemple, s’il est invité à une fête, il regrette d’y aller s’il y va, il regrette de ne pas y aller s’il n’y va pas. Il pense très souvent à ce qu’il aurait du faire et n’a pas fait, ce qui peut sembler névrotique. Mais il s’apitoie constamment sur son sort et retourne le couteau dans la plaie en ce qui concerne les échecs, pas glorieux, de ses tentatives ratées de suicide. Il se reproche d’être encore en vie. C’est seulement depuis qu’il consulte des thérapeutes qu’il acquiert la conscience d’être attristé de ces auto-reproches.

Le mélancolique a un rapport intérieur avec un objet intériorisé, c’est pourquoi Freud dit que sa tendance au suicide montre qu’il est terrassé par l’objet comme le moi dans la passion amoureuse. Cela définit paradoxalement le suicide comme l’une des plus hautes libidos d’objet. Est supposé une différence au cœur de cette analogie : l’objet du passionné est extérieur alors que celui du mélancolique est narcissique. La mélancolie, quant à elle, présuppose un moi unifié et identifié à l’objet perdu. En tout cas il s’agit de réalité extérieure pour le témoin des manifestations de sa paraphrénie, pour le paraphrène il s’agit d’une réalité distincte radicalement de la réalité symbolisée communément, donc qui a à voir avec le réel primitif. L‘expression « monde extérieur » doit ainsi, dans le cas du paraphrène, être employée de manière spécifique. La fin du monde, plus haut degré de la libido du moi, est peut-être la fin du monde extérieur commun, d’ailleurs c’est en ce sens que cette formule est employée ordinairement, mais pas la fin du rapport à l’objet. Pour autant, des deux mécanismes de fin du monde, l’un est le reflux de la libido sur l’objet aimé[26]. Donc l’excès d’objet tout comme l’excès de moi produit la fin du monde, pourtant définie au départ comme issue d’un excès de la libido du moi.


Examinons le reflux de la libido sur l’objet aimé. Car la tendance suicidaire de H. nous contraint à penser l’absence totale de prix et de valeur accordés par ce jeune homme à lui-même, pour reprendre les termes freudiens explicitant le processus de l’idéalisation.


La surestimation sexuelle de l’objet peut le transformer en objet « de plus en plus grandiose [grossartig], de plus en plus précieux |wertvoller] »[27]. L’on peut dire que cet objet surestimé devient de plus en plus sublime et que lui est attribué de plus en plus de prix ou de valeur, à l’image de la Dame de l’amour courtois analysée par Lacan, qui pose ainsi les prémisses de la désignation d’une jouissance interdite au cœur du désir. Le rapport de la jeune homosexuelle analysée par Freud à la Dame, par exemple, montre le sacrifice de la satisfaction sexuelle du côté de celle qui aime. La sublimation est payée selon Lacan d’« une livre de chair »[28] : le désir exige le sacrifice de la jouissance. La sublimation est ici pensée en un sens tout autre que freudien : il ne s’agit pas du détournement du but sexuel mais de l’accès au champ du désir consubstantiel à la loi de l’Oedipe, accès qui est refusé à H.

Chez H., la désexualisation des objets auxquels il peut avoir affaire (la mathématique, l’astronomie dématérialisée donc désenchantée des astres) nous indique une sorte de sublimation à l’œuvre chez lui. Celle-ci n’est pas exactement celle de l’anachorète, dont Freud rétorque à Jung qu’elle ne relève pas nécessairement de la perte du monde extérieur manifeste chez le paraphrène[29]. Les deux coexistent chez H. : la capacité, non pathogène par elle-même, au maniement des lettres mathématiques, qui le fait verser, de par ses dons, dans la plus pure des sublimations, et la perte de la réalité.


Il n’a pas fait de mathématiques depuis un moment et que cela ne lui manque pas, il s’agit en effet moins d’un intérêt psychique et libidinal que d’une capacité opératoire. L’objet mathématique n’implique pas son désir. D’où la possibilité d’associer la sublimation à une certaine mortification du désir. La mathématique est le seul domaine dans lequel il peut admettre de se projeter, et précisément la bio-statistique, qui est le domaine d’expertise maternelle. L’on constate ainsi une amorce d’identification de H. à un trait maternel. D’où l’idée selon laquelle le lien à la mère, objet grandiose, est associé à cette mortification. Ce trait n’aura pas eu le temps d’être l’objet d’une prise sociale, qui fasse tenir le sujet, et d’abord par la poursuite d’études.

La plus ancienne liaison de sentiment est en effet selon Freud l’identification[30], identification « directe et immédiate et plus précoce que tout investissement d’objet »[31]. Les deux parents de H. ont des professions libérales, sont très spécialisés, constamment en formation et le savoir intellectuel est hautement valorisé au sein de la famille. Cette valorisation serait à même de produire un idéal du moi soutenant le moi, ce qui n’est pas le cas ici. Ils remarquant lors d’un entretien qu’ils parlent aussi beaucoup de maladie et de mort à la maison, du fait de leur profession. Ce trait d’identification ne permet pas la mise de H. en lui-même sous l’égide de l’autoconservation. Tout se passe comme si son moi n’avait pas eu l’occasion de se former un caractère[32], comme si le moi restait écrasé par la première identification aux parents de la préhistoire personnelle ou à la mère et ne pouvait opposer aucune résistance à cet objet. Il n’y a eu de trouvaille de l’objet conditionnée par la représentation globale de l’autre, il n’y a pas de rapport à un hétéro-objet. Ce trait d’identification au savoir intellectuel et mathématique en particulier, au lieu de le porter, l’écrase. Au lieu que l’éducation et la culture mène à la transformation des pulsions égoïstes[33], elles ne semblent pas être l’objet d’une problématisation interne, car les pulsions égoïstes sont mises à mal en elles-mêmes. L’identification est d’ailleurs questionnée par Freud en tant que « sorte de sublimation »[34], ce qui impliquerait une démixtion des pulsions. L’on peut dire en effet que le narcissisme de H. est empli de négativité. Le narcissisme chaotique de H. est une place assiégée par la pulsion de mort, non libidinale, puisque la réserve de libido est le ça. La libido de H. semble épuisée, pour reprendre l’expression de Freud répondant à Jung quant à l’absence d’objet dans la démence précoce : la libido « s’épuise définitivement en autoérotisme »[35], ajoutons, en un autoérotisme négatif, ce qui confirme le diagnostic freudien selon lequel le suicide est l’apogée de l’autoérotisme négatif.

Selon les dires de H., il n’a emprunté aucun trait à son père : il demeure collé à l’objet-mère, objet dont le père ne l’a pas séparé et qui le laisse jeté dans une jouissance mortifère pleine de vide, dans un monde fantomatique délibidinalisé et non reconstruit, qui peut donc prendre fin sans obstacle.

Car la castration conditionne le rapport libidinal à l’objet : « la jouissance étant interdite – impossible -, ce sont les objets de la pulsion qui viennent prendre cette place »[36].H. est figé en position de phallus maternel, mais comme c’est le désir maternel qui produit la phallicisation du corps de l’enfant et que cette phallicisation fait défaut en l’occurrence, l’on voit la justesse de la parole maternelle je l’ai castré : le déplacement de la donation de la castration au père est impliqué dans cet énoncé, et le sujet se retrouve sans signifiant du désir, et, comme c’est paradoxalement la castration qui donne le phallus, le sujet non castré par le père est castré de la castration. La dialectique entre l’objet et le moi est rendue impossible. En ce sens, la tendance au suicide de H. est caractéristique de son absence de monde investi de libido. Sa mère ne l’a pas castré de toute demande d’autre chose, comme elle le signifie, mais de la castration constitutive de la possibilité de l’objet. Il n’y a pas d’objet autour duquel peut tourner la pulsion.


Si l’on identifie le refoulement originaire[37] à l’assomption symbolique d’un premier corps de signifiant qu’est la Bejahung[38] et à la métaphore paternelle, l’on peut dire que ces opérations n’ont pas eu lieu chez H. et qu’aucun délire ne peut venir tenter de donner corps à la pulsion. Il y a une accroche au symbolique par un trait identificatoire à la mère, à la mathématique (appliqué au vivant !) mais cet accrochage reste extérieur au sujet en tant qu’il ne se l’approprie pas comme étant le sien.


Le vide qu’entoure ordinairement l’objet ne semble pas cadré par le symbolique chez H., d’où la possible disparition de « la place vide » qui permet la course du désir vers son objet inatteignable, disparition qui détermine le passage à l’acte suicidaire que Slavoj Zizek appelle « le suicide dans le réel »[39]. Ce suicide est déterminé par l’identification psychotique directe du sujet à l’objet. La sublimation créant le vide, la disparition de la place vide est une forme d’anti-sublimation.

Si la cadre n’est guère constitué, la scène l’est tout aussi peu et l’idée selon laquelle le suicide relève du passage à l’acte en tant que « passage de la scène au monde »[40] implique un saut, donc une interruption dans la circulation signifiante, à l’image du cas de la jeune homosexuelle, interruption qui ne semble guère pouvoir être saisie dans l’histoire de H.

Même s’il pense au suicide quotidiennement, l’impulsion n’est pas présente chaque jour : les tentatives de suicide de H. furent déjà fréquentes mais pas incessantes, et diverses hypothèses sont possibles quant à ce qui les précipite (la nécessité de s’inscrire à des concours de grandes écoles, la perspective de la reprise des études, un nouveau départ à l’étranger pour plusieurs années). Le psychisme de H. fait ainsi montre de deux caractéristiques : d’une part, l’absence d’investissement du corps par le moi[41], l’absence d’angoisse de castration qui protège du passage à l’acte suicidaire, un abrasement général de l’existence, trois facteurs qui expliquent qu’une chose anodine, tel un retard de bus, puisse donner lieu à un trajet vers la falaise, ou la trop forte intensité du son de la télévision à la prise de médicaments, d’autre part, une sensibilité aux éléments de l’instance symbolique.

La distinction lacanienne du monde et de la scène s’explique par la distinction entre « l’endroit où le réel se presse » et « la scène de l’Autre, où l’homme comme sujet a à se constituer », où il ne peut porter la parole « que dans une structure qui…est structure de fiction »[42]. Nous avons vu la difficulté de H. à embrasser le domaine fictionnel qui est celui de l’inconscient et du fantasme. L’Autre ne parle pas en lui ni par lui, sur le mode de l’hallucination ou du délire.

La première caractéristique du sujet, l’abrasement de l’existence, peut être considérée comme relevant du monde, du réel, la seconde, le rapport entre le sujet et les exigences du symbolique, de la scène. Du fait de la forclusion du Nom-du-Père, la constellation symbolique du sujet n’est pas capitonnée, mais elle n’est pas complètement chaotique et l’on peut se demander si certains des passages à l’acte de H. ne relèvent pas, selon la catégorisation de Zizek, davantage du « suicide symbolique » que du « suicide dans le réel », c’est-à-dire du cas où « le réseau symbolique qui définit l’identité du sujet est lui-même effacé »[43], ce qui serait le cas lorsque sa mère désire à nouveau partir ailleurs, ce qui implique également une rupture des liens thérapeutiques. Le sujet se trouve alors projeté dans les « ténèbres du monde », réduit à « un presque-rien », un presque-rien que l’on quitte à loisir. H. existe davantage dans le monde que dans la scène, il navigue dans un monde à peine mis en scène et l’aptitude à l’abstraction semble moins relever de la sublimation créatrice que de la version autistique des capacités intellectuelles supérieures. Cette possibilité enserre d’autant plus le symptôme fondamental de H. du côté de l’autisme, en tant qu’il s’agit de l’un des trois symptômes de la schizophrénie selon Bleuler, avec l’hallucination et le délire, symptômes absents.


Le suicide n’est pas un symptôme au sens où le symptôme est conditionné par le refoulement. Mais le suicide est peut-être une tentative de cadrer la jouissance dans laquelle le sujet est plongé, donc d’une tentative de refoulement et de construction paradoxale d’une scène : en ce sens, le suicide peut être assimilé à un substitut du délire en tant que tentative de guérison.


L’absence de délire chez H. prouve par la négative les assertions freudiennes selon lesquelles le délire est une tentative de guérison et le suicide est le substitut de la psychose : ces deux assertions se répondent l’une l’autre dans la mesure où l’absence de délire est une absence de garde-fou contre l’atteinte à sa vie en tant que propre.

Dans le cas de la psychose schizophrénique de H., nul symptôme positif n’apparaît. Seuls sont constatables les négatifs : anhédonie, aboulie, émoussement affectif. L’absence de métaphore paternelle et de la constitution d’une image du corps qui se tienne produisent l’absence, sur le plan imaginaire, d’un moi idéal qui pourrait se mesurer, sur le plan symbolique, à un idéal du moi structurant, et structurant d’abord en tant que condition du refoulement.

C’est pourquoi le discours de H. ne fait pas preuve d’humour, dont la condition est le refoulement. L’idéal du moi indexé au savoir de la science n’a pas de prise sur le corps de H., et l’idéal humanitaire partagé par ses parents n’a pas d’effet non plus sur leur commerce charnel.

Ce qui pose la question du sens du terme de refoulement dans l’argument freudien selon lequel, dans la démence précoce, la victoire en reste au refoulement : « le refoulement s’est effectué par détachement de la libido », « la libido se détourne très nettement du monde extérieur »[44]. Ce mécanisme semble différent de celui du refoulement originaire par lequel la représentance de la pulsion est expulsée de la conscience, et dans lequel est puisé le contenu de vérité historique retrouvé dans le délire[45].

Qu’est-ce que l’inconscient d’un sujet dont la libido est détachée du monde et de lui-même, d’un sujet qui ne laisse apparaître aucun indice de délire ?






















Conclusion

















Les hallucinations auditives peuvent produire une angoisse telle qu’elle enjoint leur sujet à en finir avec sa vie, telle cette patiente qui venait en urgence consulter le psychiatre, à la suite d’une recrudescence d’hallucinations auditives mortifères, et qui répétait inlassablement au médecin « docteur, j’ai peur », elles peuvent aussi commander directement de sauter par la fenêtre.


L’alternative du délire et du suicide n’est ainsi pas de l’ordre de la vérité générale, elle est d’abord l’un des sens possibles de l’alternative freudienne suicide ou psychose, et l’élaboration des rapports à la mort de H. et de L. nous a conduit à saisir la construction délirante comme rempart contre le suicide.


L. recule devant l’ombre de la mort qui s’avance car il tient au fondement de son opération maniaque, à l’objet qui fait tenir son existence.

H., démuni du signifiant de la loi, d’une triangulation psychique stable, dénué donc de l’identification imaginaire à son propre corps phallicisé, a fini par tomber définitivement dans l’ombre qui l’aspirait régulièrement.

Il n’existe pas de monde habitable commun si le sujet ne s’est pas assujetti à la loi du langage, à la métaphore paternelle qui capitonne le sens comme sexuel, mais il n’existe pas de monde habitable singulier sans production délirante.

La conviction délirante de L. constitue un rempart contre le risque suicidaire, l’absence de production délirante de H. le livre à une récurrence du passage à l’acte suicidaire, au point que l’on peut se demander s’il s’agit d’un suicide par structure et quel est le statut de l’inconscient là où le refoulement originaire n’a pas opéré.









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[1]Actuelles sur la guerre et la mort, Freud, 1915, OC XIII, PUF, 1988, p. 146. [2] Ibid., p. 149. [3] « …l’enfant en tant que réel prend pour la mère la fonction symbolique de son besoin imaginaire», Le séminaire, Livre IV, La relation d'objet, 12 décembre 1956, Lacan, Seuil, 1994, p. 71. [4] Le séminaire, Livre IV, La relation d'objet, 20 mars 1957, Lacan, Seuil, 1994, p. 241. [5] « …to be or not to be le phallus », Le séminaire, Livre V, Les formations de l’inconscient, Lacan, 22 janvier 1958, Seuil, 1998, p. 186. [6] « Ce qui ainsi se trouve aliéné dans les besoins constitue une Urverdrängung de ne pouvoir, par hypothèse, s’articuler dans la demande : mais qui apparaît dans un rejeton, qui est ce qui se présente chez l’homme comme le désir », La signification du phallus, Lacan, 1958, in Ecrits, Seuil, 1966, p. 690. [7] Le séminaire, Livre IV, La relation d'objet, 27 février 1957, Lacan, Seuil, 1994, p. 182. [8] Le séminaire, Livre IV, La relation d'objet, 5 juin 1957, Lacan, Seuil, 1994, p. 367. [9] Fonction élémentaire altérée dans la schizophrénie selon Bleuler, La psychose freudienne, Thierry Vincent, Arcanes, 1995, p. 43. [10]La psychose freudienne, Thierry Vincent, Arcanes, 1995, p. 143. [11]Pour introduire le narcissisme, Freud, 1914, in La vie sexuelle, PUF, 1997, p. 83. [12] Le séminaire, Livre X, L’angoisse, 23 janvier 1963, Seuil, 2004, p. 140. [13]Actuelles sur la guerre et la mort, Freud, 1915, OC XIII, PUF, 1988, p. 148. [14]La perte de la réalité dans la névrose et la psychose, 1924, Névrose, psychose et perversion, 1997, Seuil, p.301. [15]La forclusion, Solal Rabinovitch, 1998, Erès, p. 111. [16] Le narcissisme « aspire à son auto-affirmation et se comporte comme si la présence d’un écart par rapport aux modalités de sa conformation individuelle entraînait une critique de ces dernières », Psychologie des masses et analyse du moi, Freud, 1921, OC XVI, PUF, 1991, p. 40. [17]Pulsions et destins de pulsions, Freud, 1915, OC XIII, PUF, 1994, p. 181 à 183. [18] Ce qui peut expliquer que l’autoérotisme de la pulsion sexuée soit l’objet d’un devenir : c’est après la possibilité de former la représentation globale de la mère que la « pulsion sexuée devient alors en règle générale auto-érotique », Trois essais sur la théorie sexuelle, 1905, OC VI, PUF, 2006, p. 160. [19]Pulsions et destins de pulsions, Freud, 1915, OC XIII, PUF, 1994, p. 182. [20]Remarques psychanalytiques sur l’autobiographie d’un cas de paranoïa, Freud, 1911, in Cinq psychanalyses, PUF, 1997, p. 320. [21] Ibid., p. 319. [22]Pulsions et destins de pulsions, Freud, 1915, OC XIII, PUF, 1994, p. 172. [23]L’inconscient, Freud, 1915, OC XIII, PUF, 1994, p. 244. [24]Pour introduire le narcissisme, 1914, in La vie sexuelle, PUF, 1997, p. 82. [25]La psychose freudienne, Thierry Vincent, Arcanes, 1995, p. 160. [26]Pour introduire le narcissisme, 1914, in La vie sexuelle, PUF, 1997, p. 84. [27]Psychologie des masses et analyse du moi, 1921, OC XVI, PUF, 1991, p. 51. [28] Le séminaire, Livre VII, L’éthique de la psychanalyse, 6 juillet 1960, Seuil, 1986, p. 371. Lacan articule la sublimation non aux destins libidinaux entre le moi et l’objet, mais à l’élaboration de la Chose. [29]Pour introduire le narcissisme, 1914, in La vie sexuelle, PUF, 1997, p. 88. [30]Psychologie des masses et analyse du moi, Freud, 1921, OC XVI, PUF, 1991, p. 42. [31]Le moi et le ça, Freud, 1922, OC XVI, PUF, 2003, p. 275. [32] Ibid., p. 273. [33] « Le facteur externe [du remodelage des pulsions « mauvaises », c’est-à-dire des « motions égoïstes et…cruelles »] est la contrainte de l’éducation qui représente les revendications de l’environnement culturel et qui se poursuit par l’action qu’exerce directement le milieu de culture », Actuelles sur la guerre et la mort, Freud, 1915, OC XIII, PUF, 1988, p. 136 et 137. [34]Le moi et le ça, Freud, 1922, OC XVI, PUF, 2003, p. 274. [35] Extrait de la correspondance Freud-Jung, in La psychose freudienne, Thierry Vincent, Arcanes, 1995, p. 155. [36] « A propos de l’objet a », Alain Vanier, 15 décembre 2005, in Figures de la psychanalyse n° 18, Erès, 2009, p.42. [37] Il s’agit, pour Freud, du refus de « la prise en charge dans le conscient » à « la représentance psychique (représentance de représentation) de la pulsion », Le refoulement, Freud, 1915, in OC XIII, PUF, 1988, p. 193. [38] Le Séminaire, livre III, Les Psychoses, Lacan, 11 janvier 1956, Seuil, 1981, p. 96. [39] « Le suicide et ses vicissitudes », in Clinique du suicide, sous la direction de Geneviève Morel, Erès, 2010, p. 224 à 226. [40] Le séminaire, Livre X, L’angoisse, Lacan, 23 janvier 1963, Seuil, 2004, p. 137. [41] Le moi peut « être considéré comme une projection mentale de la surface du corps », Le moi et le ça, Freud, 1922, OC XVI, PUF, 1991, note 1, p. 270. [42] Le séminaire, Livre X, L’angoisse, Lacan, 23 janvier 1963, Seuil, 2004, p. 137. [43] « Le suicide et ses vicissitudes », in Clinique du suicide, sous la direction de Geneviève Morel, Erès, 2010, p. 224 à 226. [44]Remarques psychanalytiques sur l’autobiographie d’un cas de paranoïa, Freud, 1911, in Cinq psychanalyses, PUF, 1997, p. 319. [45]Constructions dans l’analyse, Freud, 1937, in Résultats, idées, problèmes, II, PUF, 1985, p. 281.

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