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Délire / Suicide 2 : Le sérieux contre l'ironie.





2. Le sérieux contre l’ironie.





Qu’est-ce qui distingue les rapports à son propre corps et à l’objet du sujet maniaco-dépressif et du sujet schizophrène et peut produire une amorce d’explication de la différence du rapport à la mort de H. et de L. ?


Freud appelle en 1907 le suicide comme étant « l’apogée de l’autoérotisme négatif…le négatif de l’autosatisfaction»[1] . Cette détermination subordonne le suicide à l’ordre de la satisfaction, donc de la pulsion. Le subordonner au destin de pulsion serait trop dire, puisque, précisément, ce destin exige la transformation de la pulsion.


Lorsque Freud examine la pathogénie des temps successifs de la psychose et de la névrose, il utilise un exemple extrait du cas de Mlle Elisabeth von R... et compare le destin de la revendication de la motion pulsionnelle qu'est l'amour pour son beau-frère dans les deux cas. Dans la névrose, elle est refoulée. Dans la psychose, la mort de la soeur qui rend possible l'union d'Elisabeth et de son beau-frère est déniée. La motion pulsionnelle, l'amour pour son beau-frère, est laissée intacte dans ce premier temps. Il n’y a pas moins de travail opéré sur la pulsion chez le sujet psychotique que sur le sujet névrotique, dans la mesure où un second temps peut apparaître, tel, par exemple, la conviction délirante selon laquelle untel poursuivrait cette demoiselle d’un amour persécuteur.

D’une part, dans le cas de H., il ne semble pas y avoir de second temps : l’hallucination et le délire, les deux autres symptômes de la schizophrénie selon Bleuler, sont a priori absents chez H. Lors de son admission au CAP, suite à sa troisième tentative de suicide, H. raconte au psychiatre les hallucinations visuelles qu’il affirme avoir eu. Nul indice de vérité ne transparaît alors pour le psychiatre quant à cette affirmation, ce qui signifie que H. n’a pas eu d’hallucinations, n’a pas éprouvé de « poussée de l’inconscient vers le haut »[2]. La pulsion n’a pas subi donc pas de transformation.

Selon Freud, l’évolution de la démence précoce peut être résumée ainsi : « …la victoire…reste…au refoulement », le refoulement s’étant « effectué par détachement de la libido »[3]. Le refoulement et le retour du refoulé étant distingués chez Freud, l’on peut dire que, dans le cas de H., il ne semble pas y avoir de retour du refoulé. La libido reste errante.


D’’autre part, dans le cas de L., le retour du dehors de ce qui est aboli au dedans[4], c’est-à-dire la dimension paranoïaque de son délire, n’en est pas la principale manifestation, elle est plus discrète que le phénomène maniaque mais elle apparaît tout de même. Premier point : des modes, principalement vestimentaires, qui ont traversé la société, nombreuses sont celles qui furent inventées par lui et qui lui ont été volées. Non seulement L. est un grand inventeur, ce qui peut constituer une amorce de délire de grandeur, mais ses inventions font retour dans la réalité. C’est le branchement caractéristique de la psychose, sans médiation, du sujet et de l’Autre réel. Ainsi la fiction dont L. est le personnage est comme branchée directement sur le dieu-narrateur qu’est le grand Autre. Il a ainsi retrouvé ses inventions mégalomaniaques au dehors sans que leur véritable paternité ne soit reconnue. Remarquons qu’il s’agit là encore d’un domaine relatif au phallus imaginaire, investi majoritairement par les femmes et où règne le semblant. Deuxième point : le soin apporté à son corps se double d’une méfiance vis-à-vis des ondes et des hormones qui pourraient y entrer subrepticement, à son corps défendant. La considération suspicieuse de ces substances invisibles renforcent l’aspect délirant de l’étude des muscles : là aussi, il s’agit d’un élément que l’on peut associer à la manifestation d’un « ça parle ».

L’autocratie avec laquelle L. crée les éléments qui définissent le système de son nouveau corps est la même que celle qui caractérise la création du « nouveau monde…bâti suivant les désirs du ça »[5] par psychotique selon Freud. Il s’agit d’une création « autoplastique »[6], en effet, qui prétend d’abord modifier son corps même, en plus de l'ordre du monde. L’on ne retrouve pas dans son état clinique de nouvelles perceptions qui devraient correspondre à ce nouveau monde[7], ou il n’en fait pas mention. Ce qui est intéressant dans la mention des Wunschregungen ou motions souhaitées du ça est que ce terme, analogue à celui de la motion pulsionnelle (Triebregung), introduit l'idée de mouvement dirigé : il y a bien quelque chose qui se trouve au principe de l’organisation existentielle de L.


La majorité de l’investissement libidinal de L. semble rapportée dans le moi. Effectivement, malgré l’attention qu’il porte à ce qui entre et sort de son corps, et aux muscles qui le constituent, donc à sa chair, il ne s’agit pas d’un court-circuit du spéculaire, mais bien plutôt d’une preuve de la psychose dont L. est le sujet : la majorité de l’investissement libidinal de L. est rapporté dans le moi en tant qu’instance imaginaire, produisant ainsi une « ivresse spéculaire »[8], qui atteint une apogée par exemple dans la démonstration des postures du sport inventé par lui. D’ailleurs, la manie est, comme la mélancolie, corrélée par Freud à « la régression de la libido au narcissisme»[9]. Cet investissement articule spécifiquement pour L. la chair, celle du corps interne, l’image du corps, celle d’un corps féminisé, et le symbolique, qu’il invente et retrouve au-dehors. L. semble donc avoir une relation narcissique érotisée à lui-même. Son narcissisme prend la forme d’un surinvestissement, voire d’une création, de son propre corps et s’établit sur un mode quasi-pervers : le postiche capillaire qu’il porte est aussi la matière de son métier et de ses commerces.

Le narcissisme est de la libido, puisque l’introduction du narcissisme constitue un remaniement de la théorie de la libido[10]. Sans exclure l’existence d’un autoérotisme négatif chez L., il s’agit de montrer, relativement à l’indexation freudienne du suicide à l’autoérotisme négatif, que quelque chose relevant d’un rapport positif à soi existe chez lui. Le moi étant également le siège de la fonction qui se révolte contre la possibilité de son propre anéantissement, le retour de la libido dans le moi est aussi ce qui explique le refus de L. de tomber dans l’idéation suicidaire. Un rapport à soi se maintient, au prix d’un intense travail psychique.

Il faut remarquer que Freud mentionne un autoérotisme négatif et non un narcissisme négatif dans la discussion de 1907 : cette affirmation précède l’introduction du narcissisme dans la théorie de la libido freudienne. Les deux ne sont pas équivalents, c’est d’ailleurs la mention de la nécessité d’une « nouvelle action psychique » [11] afin que surgisse « une unité comparable au moi » qui peut donner lieu à l’élaboration lacanienne du stade du miroir et donc de la nature imaginaire du moi. Cette nouvelle action rend ainsi raison de la possibilité de l’ivresse spéculaire de la manie, manie qui permet la défense contre la pulsion de mort[12] et a pour condition de possibilité le stade du miroir.


L’on pourrait par ailleurs voir dans le refus de la précipitation du terme de la vie une manifestation de l’angoisse de castration. Or la maniaco-dépression ou trouble bipolaire dont souffre L. procède, comme toute psychose, d’un refus fondamental de la castration comme question : « Dans la psychose,…l’atteinte à l’image du corps ne prend pas la valeur de limite à ne pas franchir associée à l’angoisse de castration »[13].


La manifestation de l’angoisse de castration est saisissable dans le texte freudien, par exemple, dans l’élaboration du cas de l’homme aux loups : agit la protestation du moi contre les conséquences pour l’intégrité du moi du souhait de position sexuelle passive vis-à-vis du père. C’est ainsi la libido du moi attachée au pénis qui se rebelle contre la condition de cette position passive, à savoir la castration : c’est l’angoisse de castration qui produit le refoulement de cette motion pulsionnelle, ainsi que le reformule Freud en 1925[14].

D’abord, cette construction met effectivement en scène l’opposition des pulsions du moi aux pulsions sexuelles.

Ensuite, l’angoisse de castration devient la limite de la cure analytique[15], limite que Lacan prétend dépasser par son élaboration du concept d’objet a[16].

Enfin, l’angoisse de castration, durant l’élaboration pendant les années 20, est ce à quoi peut se ramener l’angoisse de mort et l’angoisse de conscience[17]. Elle est l’angoisse dernière. En effet, l’angoisse est dans son fond issue de la situation primordiale du détresse ou désaide[18] de l’enfant, situation dans laquelle l’Autre primordial est la partie chère de lui-même qui peut mettre fin à la situation de besoin mettant en jeu sa survie. Elle est ainsi issue de la menace pesant sur l’autoconservation de l’individu.

Le refoulement de la position passive chez l’homme aux loups conduit au retranchement du niveau génital de sa constellation symbolique, retranchement qui est la condition de possibilité de l’apparition de la castration dans le réel sous la forme de l’hallucination du petit doigt coupé[19]. Qu’est-ce qui produit ce retranchement qui fait de ce sujet un sujet mixte de névrose et de psychose ? Si le ça ne se laisse pas dompter, et produit des formations pathologiques, l’on peut dire que le réel ne se laisse pas dompter non plus :

la preuve en est que le « fragment de réalité »[20] qui selon Freud continuera à exercer un cours forcé dans le psychisme, en l’occurrence le niveau génital, donne lieu à l’hallucination de l’homme aux loups.

La dialectique entre les pulsions sexuelles et les pulsions du moi présuppose en l’occurrence la matrice hétérosexuelle, puisque la castration est posée comme condition de la position passive. Cette présupposition, contraire à la conception de la vie sexuelle comme issue de la permutation de trois séries de facteurs indépendants[21], est corrélative à la définition principielle du vagin comme gîte du pénis[22]. Pourtant, la description par Freud du nouveau but sexuel post-pubertaire n’indique aucun rapport érotique entre le pénis et le vagin[23], livrant les deux organes à un frottement de deux organes érogènes car narcissiquement investis.

Les deux obstacles à la cure analytique, le refus de la position passive envers l’homme et le Penisneid, conduisent tous deux au rapport hétérosexuel, précisément ce qui ne marche pas mais a lieu. Lacan tire les conséquences de la théorie freudienne de l’objet perdu et de cette non-adéquation des sexes en « introduisant à la place de la notion d’objet, celle du manque d’objet »[24]. D’où la possibilité du passage à un registre infra-imaginaire.

De la libido du moi (dans les termes freudiens de 1914), manifeste dans l’angoisse de castration, l’on passe avec Lacan à une détermination du rapport du sujet à l’objet-cause de son désir. L’objet a se découpe sur fond d’une séparation[25], ainsi ce concept ne devrait pas être utilisé tel quel en ce qui regarde le sujet psychotique[26]. D’ailleurs l’objet a fracasse le narcissisme étant donné qu’il est du côté de l’Autre dans la division de l’Autre par le sujet[27], alors que le sujet psychotique a du mal à sortir du narcissisme. L’objet a met en jeu par définition le rapport à l’Autre[28].

Comment traduire en termes lacaniens le rapport du sujet psychotique avec son objet, disons, narcissique ? Selon Freud, l’angoisse[29] est produite par la poussée de ce qui a été repoussé par le moi, schématiquement, la motion pulsionnelle pour le névrosé et le fragment de réalité pour le psychotique.

La distinction lacanienne du sujet et du moi et l’analyse de l’angoisse donne la direction que prend Lacan afin de traiter l’angoisse de castration : le moi devient une instance imaginaire, le sujet de l’inconscient un résultat de l’inscription dans le rapport à l’Autre et le corps devient autre chose que du bios. Ce dernier point est en l’occurrence le plus important : l’élaboration de l’objet a nous fait en quelque sorte revenir à un en-deçà de ces deux premiers registres tout en présupposant le détour par eux, elle nous fait revenir aux déterminants de l’expérience corporelle. En ce sens, l’anatomie, c’est bien le destin, mais au sens où l’anatomie est le produit de « la dissection »[30]. En-deçà de l’objet du fantasme, de l’autre imaginaire, de la pulsion même, puisque la pulsion ne fera que tourner autour de cet objet extime qui chute du rapport à l’Autre.

Lorsque Lacan réinterprète le cas de l’homme aux loups, la notion de castration réelle comme condition d’être l’objet sexuel du père, castration dont l’empreinte dans le psychisme de l’homme aux loups est marquée à nouveau et de façon décisive lors du rêve d’angoisse, elle est alors saisie en tant que telle, est déplacée. En résulte la présence du phallus, partout dans la scène[31]. Le déplacement du regard, de Freud à Lacan, sur la rêve de l’homme aux loups, produit le pointage de la jouissance (dans la défécation), et il n’est pas indifférent que Lacan la désigne comme parente de la jouissance ignorée de l’homme aux rats, car c’est là l’une des occurrences cliniques les plus marquantes de l’au-delà du principe de plaisir, de la jouissance au cœur du désir, dans le texte freudien.

L’on passe du modèle de la castration à celle de la jouissance, la seconde étant plus élémentaire logiquement que la première.

Nous trouverons difficilement l’élaboration des conditions de possibilité de la sortie du narcissisme dans la théorie freudienne, ce qui est confirmé par la conception de la libido du moi comme réserve libidinale et, dans l’histoire logique du moi, la haine succédant à l’indifférence[32]. Nous trouverons difficilement la possibilité de concevoir la sortie du narcissisme dans la pensée lacanienne, qui instaure le rapport imaginaire et symbolique à l’a/Autre, en tout cas jusqu’à l’élaboration de l’objet a. L’on peut donc se demander si l’hétéro-érotisme, qui induit tout de même quelque chose comme la possibilité du rapport sexuel, est concevable. Comment ça marche ? L’objet du paraphrène n’est-il pas la tentative de création d’un objet avec lequel le rapport sexuel existerait ? C’est par exemple l’interprétation par le psychiatre du CMP de l’activité unique d’un patient, qui passe toutes ses journées, depuis maintenant des années, et il en a encore d’après lui pour quelques années, à débrider des synthétiseurs, car il cherche l’accord et l’adéquation avec l’instrument.

L’objet narcissique est-il pour autant un objet qui contente l’autoérotisme ? Au contraire du névrosé, ce n’est pas « dans la fantasme »[33] que la paraphrène a un rapport à l’objet narcissique, c’est dans la réalité extérieure : si l’on admet que le substitut psychotique du monde extérieur est le fruit de la rébellion du ça[34], ce n’est pas tant la relation érotique aux personnes et aux choses qui a disparu que l’hétéro-érotisme.


La détresse que ressent subitement L. et qui produit une idéation suicidaire et le conduit à l’hôpital a pour raison en l’occurrence le risque de faillite commerciale, de la faillite du commerce dont l’objet est la coiffure/la perruque, donc dont l’objet est le travestissement qui signe sa manière d’être. Il s’agit donc d’une faillite narcissique en un sens profond. Les rapports de L. à l’objet dévoilent en effet leur singularité en ceci que ce qui a précipité le virage de son humeur et l’a plongé dans l’angoisse du passage à l’acte est le risque de procès qu’il encourt à propos de son bail professionnel, procès qui risque de provoquer sa ruine financière : il a tout à coup beaucoup d’argent à perdre. Le « total effondrement »[35] qui affecte l’homme civilisé lors de l’expérience de la perte d’un être cher se produit pour L. lorsqu’il risque d’être privé de ce qui apparaît comme étant ce qui le fait tenir. Il reste à savoir s’il s’agit plus précisément du cadre et de l’institution privée de sa féminisation ou de l’argent qui se trouve en jeu et qui, selon le psychiatre, est souvent l’occasion de l’effondrement du mélancolique. Par exemple, telle patiente se livre à la fugue et à l’errance, les poches pleines de l’héritage de son père en petites coupures dans les poches.

L. n’est pas un héros sans (objet-)cause, d’où son recul devant la possibilité de la mort, le risque de perte de la partie chère de lui-même produisant une angoisse massive.

Le risque suicidaire du mélancolique provient du « surmontement…de la pulsion qui contrait tout ce qui vit à s’accrocher à la vie »[36] : ici la viabilité de l’opération maniaque de L. qui le fait s’accrocher à la vie est remise en cause et le délire de grandeur risque de virer au délire de petitesse. Ce n’est pas la pulsion de vie ou l’angoisse de castration qui résiste principalement à la mort mais l’arraisonnement d’une pulsion transformée. L’incomplétude dont le paradigme est l’incomplétude sexuelle « ne peut être appréhendée dans l’inconscient que par l’angoisse de castration »[37]. Si ni l’identification du moi avec l’image du corps ni l’angoisse de castration n’existent chez le schizophrène, cette identification a lieu dans la paranoïa[38] et lui permet de construire un monde.


La question du passage à l’acte survient donc lorsque ce commerce construit autour de la féminisation, le commerce de la phallicisation imaginaire, est mis en danger et risque de ne plus pouvoir être le recours subjectif principal. Ce sont les messagers du grand Autre (procès, loi régissant les baux commerciaux, litige de propriétaire) qui menacent de l’en priver et de ruiner non seulement son économie domestique mais avant tout son économie subjective, fondée par un montage singulier. Ce serait en sorte l’annulation de l’institution sur un mode singulier de la castration imaginaire, organisée comme identité.

Selon Freud, le névrosé « a renoncé à entreprendre les actions motrices pour atteindre ses buts concernant ces objets »[39], ces objets étant des objets imaginaires purs ou mêlés aux objets réels. L’on peut donc en conclure que le sujet psychotique n’y a pas renoncé, d’où l’apparition de la certitude qui caractérise les objets du psychotique. Or le but (« sexuel »[40]) de la pulsion est précisément l’action à laquelle pousse la pulsion, ce qui est le cas de L., au contraire de H. L’opération maniaque de L. montre les effets du cours forcé[41] de la libido dans le psychisme. La mention par Freud de ce cours forcé de la libido se réfère ici à l’obsession névrotique et non au symptôme psychotique. Il reste que la menace d’effondrement subjectif et de passage à la mélancolie montre que l’existence de L. est organisée de manière contraignante. L’on voit en effet que le risque, pour L., de perdre le commerce autour de son délire de féminisation est celui de la mort.

C’est pourquoi ce que nous donne à voir L. pendant cette séance ne peut pas seulement être mis au compte de la « mise en scène théâtrale et maniérée »[42] que permet l’entretien avec le psychiatre. En effet, les démonstrations auxquelles il se livre semble assez peu relever du « jeu »[43] maniaque élaboré par Henry Ey et auquel fait référence ce manuel. Ce jeu implique un usage opportuniste et désordonné du décor et de ses éléments. Or les postures comme le mode en lequel L. se présente s’intègre à un système complet et organisé, qui soutient le sujet. Avant son accès dépressif, il multipliait en effet les déplacements dans des congrès, des sorties de toute sorte, un entretien vigilant du site internet relatif à ses commerces. Le jeu maniaque implique d’ailleurs la possibilité de dépenses excessives alors que notre patient s’effondre lors de l’apparition de la possibilité de ruine financière, orchestrée par d’autres que lui. Les « formes des affections psychiques » du registre psychotique dont Freud suggère qu’ils peuvent produire une représentation de la réalité qui « se laisse couler dans les formes apportant la satisfaction »[44] incluent éventuellement la paranoïa. Selon la classification psychiatrique d’Henri Ey, les idées d’invention et de grandeur, qui exprime l’exaltation imaginative du sujet maniaque, ne se constituent pas en délire, car « le malade ne croit pas sérieusement » [45] et, si tel était le cas (présence d’hallucination), ce délire resterait désorganisé. Or, que ses inventions lui soient volées, et ce, depuis des dizaines d’années, est un indice de croyance et d’amorce de certitude, même si rien ne montre que l’idée de ces vols aient des conséquences. La paranoïa implique un rapport plus sûr à la réalité, fusse-t-elle reconstruite de manière particulière, fusse-t-elle parfois impartageable, et bien qu’elle rompe en son fond avec le lien social normé, car une réalité est reconstruite, là où peu de réalité subsiste pour H. Elle permet à L. de s’intégrer au monde social et lui donne une possibilité de prospérer, sur un mode précaire d’un point de vue psychique il est vrai. Cette reconstruction implique en tout cas un sérieux qui peut faire défaut à la prolifération imaginaire maniaque. La fiction délirante de L. lui permet de pouvoir se rebeller contre la mort. Cette fiction a pour condition structurale la nouvelle action psychique qui permet au moi comme image de la surface du corps de se constituer.


Que le féminin qui émerge chez L. relève d’une transformation d’une poussée libidinale homosexuelle ou non, il n’est pas contradictoire avec des choix d’objets hétérosexuels multiples : une vie conjugale substantielle, terminée depuis 22 ans et dont est issue une fille, et des aventures régulières avec des femmes, jeunes ou plus âgées (dont la dernière avec une jeune femme de 25 ans, pendant ses vacances). Semble donc demeurer un investissement narcissique du pénis, qui constitue une réserve phallique dans la zone génitale, sauf à en savoir davantage au sujet de ces aventures.


Le récit de fausses hallucinations par H. lors de son admission au CAP suggère soit une tentative de se conformer à ce qu’il croit que l’on attend de lui en tant que patient, soit d’une tentative de se créer artificiellement de la satisfaction auto-érotique, sur le modèle de la satisfaction de l’objet halluciné du besoin.


Sur la tendance de H. à se conformer à ce que l’on attend de lui, elle est quasiment revendiquée par H. : H. se conforme à la demande de l’autre. Un épisode montre que H. demande l’attention du psychiatre qui l’a reçu au CAP, il a en effet manifesté aux soignants des signes qu’il attendait la venue du psychiatre. Le jour où celui-ci a tardé à venir, le patient l’avait attendu toute la matinée, ce qui l’a énervé et l’a rendu inhabituellement agressif durant l’entretien qui suivit, l’a conduit finalement à reprocher au médecin de ne pas vouloir lui serrer la main lorsqu’il était énervé. En effet, H. n’aime pas être oublié, il reproche à sa mère de l’avoir déjà oublié : lors d’une demande d’information faite par l’école à sa mère et ayant pour objet son fils, sa mère a répondu qu’elle n’avait pas de fils dans cette école. Elle s’occupait à ce moment-là des parents des élèves de cette école, la demande qui lui a été faite a créé une confusion dans son esprit. H. a été rayé de son espace mental l’espace d’un instant et sa mère ne comprend pas que H. ait pris tellement au sérieux cette erreur de peu d’importance selon elle. Elle a déjà raconté à plusieurs reprises cette anecdote en riant et c’est la première fois que son fils lui en fit le reproche. Si H. peut oublier les membres de sa famille, il ressent pourtant douloureusement le fait de l’être à son tour et aurait aimé être pris dans des bras après sa première tentative de suicide.


Nul élément délirant, a fortiori de délire organisé, n’apparaît donc chez H. Ce qui se manifeste le plus souvent dans son rapport à l’autre est l’ironie ou l’humour sarcastique. H. a une manière d’être au monde qui inclut une capacité sublimatoire et un humour singulier : l’on peut se demander si ces éléments constituent un rapport au monde, soit comme résidu d’un rapport au monde extérieur commun, qui pourrait être un levier thérapeutique, soit comme reconstruction d’un monde conforme aux désirs du sujet, qui est en soi une tentative de guérison. L’humour de ce patient schizophrène est-il une version du délire des grandeurs, ou tout au moins une manifestation de son inconscient ? Ce serait une manière étrange de « ramener la libido à l’objet »[46].

D’ailleurs, il tenait un journal de bord caustique lors de son hospitalisation antérieure, journal auquel nous n’avons pas eu accès, et, lors des entretiens avec le psychiatre du CMP, il se moque souvent du défaut de compréhension du psychiatre relativement au mot qu’il a prononcé, aux références culturelles de son discours, à son vouloir-dire ou aux malentendus (au sens propre) qui parsèment son dialogue avec lui. Car H. a tendance à parler très bas, la tête basse, et à ne guère articuler.

Lors d’un des derniers entretiens en présence de son père, celui-ci dit que son fils parle à nouveau avec une voix très basse, avec une voix que lui n’entend pas. Il laisse ainsi entendre que c’est surtout lui qui n’entend pas cette voix de son fils et que son fils sait qu’il ne l’entend pas lorsqu’il parle si bas. Quant au fait de savoir si son fils a déjà été heureux, ce que celui-ci dénie, alors que le père l’affirme sans réserve (que la vie n’ait jamais eu de saveur pour lui, c’est faux), le père pose d’ailleurs le problème de savoir ce qu’il en est de son fils en réalité : car il peut être très bon comédien, donc aller très mal sans que son état intérieur ne se remarque. Il ne peut pas l’atteindre.

Selon lui, son fils va mieux, le signe en est qu’il leur fait des blagues, et est plutôt souriant. La distanciation était froide, maintenant, elle a de l’humour. Le passage, constaté par son père, de la causticité à l’humour, serait un signe de guérison.


H. ne semble pas faire de l’humour, au sens de l’humour à base d’homonymie par exemple[47]. Un exemple de cet humour nous est rapporté par Vassilis Kapsambelis : le psychiatre, à l’annonce du patient selon laquelle il est très angoissé, lui pose la question suivante : « Vous prenez toujours du Tercian 25 ? », le patient acquiesce, d’où la décision du psychiatre « Je vous en donnerai du 100 ». Le patient rétorque alors ceci : « Vous voulez que j’avale du sang ? », le psychiatre rit, suivi du patient. Se manifeste ici selon l’auteur l’hémorragie du moi propre à la schizophrénie, que le rire transforme en humour partagé. C’est le geste du thérapeute qui en fait de l’humour.

Nulle condensation, nul déplacement, mécanismes propres au processus primaire qui règne dans l’inconscient, ne sont à l’œuvre dans son discours. A la place, H. fait de l’ironie. Par exemple, c’est parce qu’il faut bien envisager (virtuellement, car cette nécessité est issue de la demande de autres) de travailler qu’il suit plusieurs fois par semaine des cours d’anglais, car mis à part les gardiens de phare et les charpentiers, l’anglais est nécessaire pour celui qui envisage un métier, dit-il d’un air goguenard à l’intention du psychiatre, d’un air de dire qu’il faut vraiment être idiot pour ne pas le savoir. Selon Jacques-Alain Miller, l’ironie et l’humour se « distinguent par structure » : la première « dit que l’Autre n’existe pas, que le lien social est en son fond une escroquerie » et ne « s’exerce que là où la déchéance du sujet supposé savoir a été consommée » [48] alors que l’humour s’exerce du point de vue de ce sujet supposé savoir. L’on peut dire que l’ironie de H. est un trait de son négativisme et que si cette ironie vise la décharge d’un principe de plaisir, il s’agit d’un plaisir noir, qui sépare de l’autre. Cette décharge n’est pas le fait de la névrose, car n’est pas issue de « l’économie réalisée sur la dépense d’inhibition ou de répression »[49]. Ce mécanisme présuppose un conflit interne, par exemple entre ce qu’il faut dire et ce qui ne doit pas être dit. Or tous les entretiens de H. manifestent une absence de conflit interne, comme le remarquait après l’un d’entre eux le psychiatre du CMP.

Dans le manuscrit H, Freud compare le processus de la paranoïa à un syllogisme dont seul le dernier terme soit tenu compte[50]. Lors de ce processus, le sujet n’est conscient ni du mécanisme de la projection, ni de ses modifications intérieures. Seul le retour de l’extérieur le met en contact de manière immédiate avec les éléments de son inconscient.

Rien ne montre que H. soit dans le registre du savoir vis-à-vis de lui-même, fut-ce sur le mode du refus ou du déni. Il ne repense jamais aux entretiens (il répond non à cette question), ne pense ni au passé ni à l’avenir. Les remémorations des souvenirs de son enfance, racontés souvent par sa mère, ne le touchent pas du tout. Il ne semble pas en contact avec son inconscient.


Ainsi, l’absence d’élément délirant au sein de la constellation psychique de H. et d’identification imaginaire à son propre corps produisent l’absence de rempart contre la tentation du néant, ce que l’on peut interpréter dans le sens de l’alternative freudienne de 1907, psychose ou suicide, pour autant que la psychose implique dans cet énoncé des éléments productifs.


Subsiste malgré tout chez ce patient ironique des indices d’une demande faite à l’Autre de ne pas l’oublier, ce qui suggère que l’escroquerie du lien à l’autre n’est peut-être pas généralisée ni définitive.







[1] Propos rapporté dans la discussion sur L’éveil du printemps de Wedekind, Les premiers psychanalystes, Minutes de la société psychanalytique de Vienne, tome I, Gallimard, 1976, p.136. [2]Constructions dans l’analyse, Freud, 1937, in Résultats, idées, problèmes, II, PUF, 1985, p. 279. [3]Remarques psychanalytiques sur l’autobiographie d’un cas de paranoïa, Freud, 1911, in Cinq psychanalyses, PUF, 1997, p. 319 et 320. [4]Remarques psychanalytiques sur l’autobiographie d’un cas de paranoïa, Freud, 1911, in Cinq psychanalyses, PUF, 1997, p. 315. [5]Névrose et psychose, 1924, Névrose, psychose et perversion, 1997, Seuil, p. 285. [6]La perte de la réalité dans la névrose et la psychose, 1924, Névrose, psychose et perversion, 1997, Seuil, p.301. [7] Ibid. [8]L’énigme de la manie, Paul-Laurent Assoun, Arkhê, 2010, p. 28. [9]Deuil et mélancolie, 1915, OC XIII, PUF, 1988, p. 280. [10]Pour introduire le narcissisme, 1914, in La vie sexuelle, PUF, 1997, p. 82. [11] Ibid, p. 84. [12] Le moi et le ça, Freud, 1922, OC XVI, PUF, 1991, p. 296. [13] « Spectres et idéaux : les images qui aspirent », Geneviève Morel, in Clinique du suicide, Erès, 2010, p. 30. [14]Inhibition, symptôme et angoisse, 1925, OC XVII, PUF, 1992, p.226. Avant ce remaniement, l’angoisse dérivait de la transposition de la motion pulsionnelle refoulée : le refoulement produisait l’angoisse. Après, c’est l’angoisse qui produit le refoulement. [15] « Dire si et quand nous avons réussi dans une cure analytique à maîtriser ce facteur [le refus de la féminité, identifié explicitement à l’angoisse de castration dans le cas de l’homme] sera difficile. Nous nous consolons avec la certitude que nous avons procuré à l’analysé toute incitation possible pour réviser et modifier sa position à l’égard de ce facteur », Analyse avec fin et analyse sans fin, 1937, in Résultats, idées, problème II, PUF, 1985, p. 268. [16] « L’ouverture que je vous propose…permet d’articuler que ce n’est point l’angoisse de castration en elle-même qui constitue l’impasse dernière du névrosé », Le séminaire, Livre X, L’angoisse, 5 décembre 1962 , Seuil, 2004, p. 58. [17]Le moi et le ça, Freud, 1922, OC XVI, PUF, 1991, p. 301. [18] « L’angoisse est la réaction originelle au désaide dans le trauma, qui sera alors reproduite ultérieurement dans la situation de danger comme signal d’appel à l’aide », Inhibition, symptôme et angoisse, 1925, OC XVII, PUF, 1992, p. 281. [19]Les écrits techniques de Freud, Lacan, Le Séminaire, Livre I, 17 février 1954, Seuil, 1975, p. 80. [20]La perte de la réalité dans la névrose et la psychose, 1924, Névrose, psychose et perversion, 1997, Seuil, p. 302. [21] Le caractère sexué somatique, le caractère sexué psychique et le mode du choix d’objet, De la psychogenèse d’un cas d’homosexualité féminine, Freud, 1920, in Névrose, psychose et perversion, 1997, Seuil, p. 269. [22]L’organisation génitale infantile, Freud, 1923, OC XVI, PUF, 1991, p. 309. [23]Trois essais sur la théorie sexuelle, Freud, 1905, OC VI, 2006, p. 148. [24]Une introduction à la psychanalyse, Alain Vanier, Armand Colin, 2010, p. 60. [25] Cette cause « est identique dans sa fonction à…cette part de notre chair…objet perdu aux différents niveaux de l’expérience corporelle où se produit sa coupure », Le séminaire, Livre X, L’angoisse, 8 mai 1963 , Seuil, p.249. [26] Séminaire « Qu’est-ce que l’objet a ? », Alain Vanier, Espace analytique, 23 janvier2013. [27] Le séminaire, Livre X, L’angoisse, Lacan, 21 novembre 1962, Seuil, 2004, p. 37. [28] De ce seul rapport à l’Autre est issue la captation possible du moi par l’autre imaginaire (d’où l’insistance sur la différence du rapport de l’homme et de l’animal à l’Umwelt imaginaire) : le miroir est « ce champ de l’Autre où doit apparaître…[la] place [du a]-bref, le ressort radical qui fait passer du niveau de la castration au mirage de l’objet du désir », Le séminaire, Livre X, L’angoisse, Lacan, 8 mai 1963, Seuil, 2004 , p. 264. [29]La perte de la réalité dans la névrose et la psychose, 1924, Névrose, psychose et perversion, 1997, Seuil, p. 302. [30] Le séminaire, Livre X, L’angoisse, 15 mai 1963, Seuil, 2004, p. 272. [31] Le séminaire, Livre X, L’angoisse, 29 mai 1963, Seuil, 2004, p. 301. [32]Pulsions et destins de pulsions, Freud, 1915, OC XIII, PUF, 1994, p. 182 et 183. [33] Le névrosé maintient « sa relation érotique aux personnes et aux choses »… « dans le fantasme », Pour introduire le narcissisme, in La vie sexuelle, p. 82. [34]La perte de la réalité dans la névrose et la psychose, 1924, Névrose, psychose et perversion, 1997, Seuil, p.301. [35]Actuelles sur la guerre et la mort, Freud, 1915, OC XIII, PUF, 1988, p. 146. [36]Deuil et mélancolie, 1915, OC XIII, PUF, 1988, p. 266. [37] « Suspendre le temps : une mortelle tentation », Martine Menès, in Clinique du suicide, Erès, p. 132. [38] « Spectres et idéaux : les images qui aspirent », Geneviève Morel, in Clinique du suicide, Erès,, p. 30. [39]Pour introduire le narcissisme, Freud, 1914, in La vie sexuelle, PUF, 1997, p. 82. [40]Trois essais sur la théorie sexuelle, Freud, 1905, OCVI, PUF, 2006, p. 67. [41] « Les obsessions ont…cours forcé [Zwangskurs] dans le psychisme, non pas à cause de leur propre valeur, mais en raison de la source qui est à leur origine ou qui a apporté une contribution à leur valeur », Nouvelles remarques sur les psychonévroses de défense, 1896, in Névrose, psychose et perversion, 1997, Seuil, p. 69. [42]Manuel de psychiatrie clinique et psychopathologique de l’adulte, sous la direction de Vassilis Kapsambelis, PUF, 2012, p. 583. [43]Manuel de psychiatrie, Henri Ey, Paul Bernard, Charles Brisset, 2010, Masson, p. 158. [44]La perte de la réalité dans la névrose et la psychose, 1924, Névrose, psychose et perversion, 1997, Seuil, p.302. [45]Manuel de psychiatrie, Henri Ey, Paul Bernard, Charles Brisset, 2010, Masson, p. 157. [46]Pour introduire le narcissisme, 1914, in La vie sexuelle, PUF, 1997, p. 82. [47] « L’humour des patients schizophrènes ». Revue de psychothérapie psychanalytique de groupe, 2005/1 n° 44, P. 63. [48] « Clinique ironique », Revue de psychanalyse de la Cause freudienne, n° 23, ECF, février 1993. [49]Le mot d’esprit et sa relation à l’inconscient, Freud, 1905, Gallimard, 1988, p. 226. [50] L’« idée normale d’être observé » implique la conscience « de nos propres modifications intérieures. Si nous les oublions, si nous ne tenons compte que du terme du syllogisme qui aboutit au dehors, nous avons une paranoïa avec ses exagérations relatives à ce que les gens savent sur nous et à ce qu’ils nous font », Manuscrit H, 24 janvier 1895, in La naissance de la psychanalyse, PUF, 2009, p. 100.

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