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De l'art de la coupure.


Cartel de Septembre 2014.


A partir de Problèmes cruciaux, Lacan, Livre XII du Séminaire.


Jusqu'à la leçon du 24 février 1965.



Ce séminaire met en évidence la nécessité d'être capable de concevoir la coupure, de la concevoir et de la mettre au coeur du discours de l'expérience psychanalytique. De la concevoir, c'est-à-dire tout aussi bien de la mettre en oeuvre et de couper la séance au bon moment, puisque le pari qui consiste à prendre la place du psychanalyste est le versant poiétique (l'acte analytique) de la praxis qu'est l'analyse.


La coupure en question est, d'abord, la coupure du désir relativement à la demande, ensuite, la coupure du discours du psychanalyste relativement à la représentation quotidienne, scientifique et issue de l'esthétique transcendantale, du monde, enfin, la coupure du sujet par rapport au signifiant.


De cette exigence théorique se déduisent la singularité anti-pédagogique de ce discours, son recours à la topologie, sa visée praxique, ses conséquences quant au mode d'être, c'est-à-dire quant à l'éthique du psychanalyste.

La notion de coupure rend raison du discours du séminaire en entier, elle lui rend la raison, là où le discours semble prendre plaisir à nous égarer, à nous faire croire à des mystères, à figer notre entendement sur des figures appartenant à un autre volume que le nôtre.


La coupure du désir relativement à la demande est tracée, labourée, prise et reprise dans tous les sens depuis le début du séminaire.

Elle est ressaisie ici en lien à la topologie : ce qui rend nécessaire l'appréhension de la bouteille de Klein est ce qu'est le désir, à savoir la coupure par quoi se révèle une surface comme acosmique (SXII 84). C'est cette surface acosmique que permet d'appréhender la bouteille de Klein, c'est pourquoi il nous la présente plusieurs fois.

Les trois formes sous lesquelles l'on peut appréhender la coupure, coupure du sujet, de la représentation ou du discours, du désir, sont toutes incluses dans cet énoncé : le désir est la coupure, le sujet est la surface, la représentation est acosmique.


La coupure exigible d'avec la représentation quotidienne, scientifique et philosophique du monde, implique qu'il faut se départir de la représentation classique de l'espace-temps, et est corrélative du fait qu'il faut distinguer la pensée de l'expérience psychanalytique de la pensée cosmologique.


En effet, d'abord, le discours qui pense l'inconscient, l'autre scène (SXII 31), implique de rompre avec l'idée moderne, c'est-à-dire cartésienne et scientifique, qu'il y aurait un rapport structural entre le microcosme, à savoir le sujet, et le macrocosme, à savoir la réalité (SXII 29). Et également avec son corollaire, à savoir que le second envelopperait le premier (SXII 30).


La psychanalyse implique que, contrairement à ce que l'on pense depuis 1637, le sujet n'est pas ce personnage grotesque et infatué qui serait au centre du monde (SXII 34) : parce que le sujet de la psychanalyse n'est pas celui qui crée et applique la physique mathématique qui rend possible le champignon nucléaire et l'atomisation des japonais. La pensée de l'inconscient qui, donc, se servirait de cette représentation moderne de l'homme (le sujet est dedans et le monde est dehors) est à côté de la plaque.


Le sujet est surface acosmique, c'est-à-dire aux propriétés identiques à celles d'une bande de Moebius, donc de la bouteille de Klein : il n'y a pas d'endroit ni d'envers distincts, de dedans et de dehors scotomisés, au contraire, il y a une continuité entre le dedans et le dehors. C'est ce qu'illustre le schéma du bouquet renversé, repris encore une fois ici : ce qui est le plus moi-même, (a), m'est le plus caché et est ce à quoi j'ai le moins accès, car cet objet est coupé de l'image.


Je est à l'extérieur.


Ou il n'y a pas de dedans qui tienne. Par exemple, dans le cas de l'amour de la Dame de la mer d'Ibsen, qui dit si bien que soi est dehors, et qui exemplifie le schéma du bouquet renversé : elle dit de l'Etranger, marin qui la hante et auquel elle se sent liée, que ce qui est épouvantable dans la puissance qui l'attire est qu'elle est en elle. Ce qui peut définit l'objet a.


Ensuite, d'autres transpositions sont nécessaires :


1/ il faut passer de l'espace-temps au temps : c'est dans l'espace qu'est le temps que s'inscrit le champ de l'Autre (SXII 48). Il serait bon ici de lire Le temps logique. Il s'agit dans ce passage seulement d'un repère théorique, mais qui peut soutenir la compréhension de ce qui se passe dans la cure. Pour l'analysant et l'analyste.


2/ Il faut passer du cercle au tore car ce dernier permet de mettre en scène l'irréversibilité de la demande (SXII 59). Les spires du tore équivalent en effet aux tours de la demande (SXII 58).


3/ Il faut passer de la signification à l'effet de sens, car une chaîne grammaticale engendre n'importe quelle signification (SXII 7), et le non-sens est le signifiant de la présence du sujet (SXII 20).


La coupure du sujet par rapport au signifiant incarne une progression de la pensée lacanienne, relativement à la préséance de l'ordre symbolique et la conception de l'inconscient comme chaîne signifiante : dorénavant, et c'est un approfondissement du passage, contemporain d'un hiatus, entre le S1 et le S2, c'est soit le sens soit le sujet. Cette alternative, qui touche le désir de savoir le plus impérieux du névrosé en cure, est saisissable dans la formulation du cogito cartésien : le "donc je suis" incarne l'évanouissement du sujet sous le sens (SXII 8) et cet effet de sens est corrélatif de la barre que subit le sujet soumis au langage (SX 10).


Cette avancée est corrélative de la fondation de la direction de la cure et du fondement de la pensée théorique de la cure sur le réel, c'est-à-dire sur le pas-de-sens (le Witz) et le hors-sens.

Et non plus sur le symbolique : le réel est le référent de la fonction de la signification, il n'est pas une masse brute et opaque mais est structuré, la psychologie du développement résulte d'une position fausse sur le réel (SXII 9), le réel est ce que la praxis analytique prétend conquérir (SXII 22), le critère de cette conquête est l'opérativité (SXII), à savoir le dénouement de symptômes (SXII 33).


La référence au réel est ce qui doit permettre d'éviter les impasses de la communication entre analystes (SII 84), ce discours prétend ainsi porter un plus de vérité théorique, viser son objet au coeur.


Or, y a-t-il une place pour la vérité là où c'est, soit le sujet, soit le sens ? Ici il faudrait lire peut-être Science et vérité.


La conception du sujet comme surface conduit la théorie comme allant plus loin que la vérité. Car il n'y aurait pas d'envers du décor (un scénario oedipien par exemple) qui dirait tout (SXII 31), qui dirait le vrai, tel le "Ah Ah ! Voilà donc l'amant derrière le rideau !" comme dans une pièce de boulevard. Il ne faut donc pas en rester au "C'est donc sa mère" comme résolution freudienne de la dénégation de la figuration de la mère dans le rêve.


Ce qui demeure est que la dimension de la vérité est nécessaire à ce que fonctionne l'identité (SXII 98) : en quoi l'on peut saisir que la vérité est un leurre nécessaire à la position de psychanalyste et à la communauté des psychanalystes.


C'est la notion d'objet a qui incarne l'atteinte du réel dans le discours du psychanalyste qui nous enseigne.

Prenant comme souvent l'exemple paradigmatique de Freud, Lacan l'exemplifie sur le concept d'identification : la place du désir est la vraie place de l'identification, placée au point de l'oeil dans le schéma du bouquet (SXII 43).

L'identification, sur laquelle glosent tant d'analystes avant Lacan, n'est que le masque, la suppléance du désir (SXII 89). Ce que ne n'aperçoit pas l'analyste dont Lacan reprend l'analyse d'un cas. D'où le renforcement aliénant de l'identification du patient.

L'intérieur étant continu avec l'extérieur, le désir étant le désir de l'Autre, l'opérateur de la cure de l'analysant est le désir de l'analyste (SXII 91), qui doit savoir tenir ses ciseaux et les utiliser à bon escient (SXII 90).


D'où les questions très intéressantes de ce qui passe de l'analyste à l'analysant-analyste (SXII 22), donc de la fin de l'analyse, encore irrésolue (SXII 33). Si l'issue ne doit pas être l'identification à l'analyste, qu'est-ce qui, du désir de l'analyste, se transmet à l'analysant-analyste, telle est la question du Lacan hamlétien ou de l'Hamlet lacanien.


Pour preuve de la mise en échec de l'identification à l'analyste Lacan, l'on voit l'anti-pédagogie de Lacan : le refus de la saisie du signifiant comme maître-mot (SXII 20), oh combien irréaliste, la topologie comme seule correspondante à la praxis psychanalytique (SXII 81) et à son objet, à savoir la formation de l'inconscient, donc à la transformation de soi d'un point de vue analytique.


L'inconscient n'appartient pas à la théorie de la connaissance traditionnelle, sa théorie, donc, non plus.


Le suspens dans lequel nous place constamment le discours de Lacan, en cohérence avec les premiers mots de premier séminaire et sa référence au maître zen, lui donne l'apparence d'être, à l'image du jugement porté par un professeur de Cambridge à l'encontre de Derrida lors de la proposition d'en faire un doctor honoris causa, un nihiliste de la connaissance, du fait de ses méthodes, incompatibles selon lui avec le concept même de l'enseignement supérieur et la connaissance. C'est pourtant l'objet et sa transmission qui, semble-t-il, l'exigent.


Séverine Thuet


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