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Maître ou pas Maître, that is the question, ou Défense de Lacan par himself

Cartel du 30 Janvier 2018

Livre XV du Séminaire de Jacques Lacan, L'acte analytique.




Il y a le rapport le plus étroit nous dit Lacan, entre le fait que rien n'ait été écrit sur la fin de la psychanalyse didactique et le fait que rien n'ait été articulé sur ce qu'il en est de l'acte psychanalytique (SX 22).


Il y aurait un rapport entre l'absence de pensée de la fin de l'analyse didactique, censée apprendre comment prendre la position de l'analyste, et l'acte de l'analyste. Cela paraît tout bête, une fois réduit. En effet, comment apprendre à devenir analyste si l'on n'a pas une idée claire de ce qu'est l'agir en tant qu'analyste ?

D'immnombrables textes de psychanalystes, Winnicott, Bion, Glover..., racontent ce qu'ils font et pourquoi/comment ils le font. Ils ont l'air d'avoir une idée du pourquoi de ce qu'ils font.


Tout bête, à ceci près que l'élaboration de la notion d'acte analytique répond à cette absence de pensée concernant la fin de l'analyse didactique selon Lacan, d'où la nature de ses exemples d'acte, s'installer.


S'installer, pourtant, Hors de ce que j'ai appelé manipulation du transfert, il n'y a pas d'acte analytique, nous dit-il (SXV 21) : l'installation relève-t-elle de la manipulation du transfert ?


La différence des autres et de Lacan serait donc que lui a une idée bien particulière de ce qu'est l'acte de l'analyste, idée qui explique son atopie, qui est la sienne propre, et dont il livre ici ses raisons (SXV 19).


L'atopie est le terme attribué électivement à Socrate depuis 2000 ans, le même Socrate auquel il revient ici après le séminaire sur le transfert.

L'atopie ou être sans lieu, privé de lieu, fait référence en l'occurrence à plusieurs choses.


D'abord, privé de Saint-Anne, il est privé de lieu d'enseignement et trouve refuge à l'ENS. Privé de la SFP, Lacan fonde l'EFP.

Ensuite, il se place ainsi en marginalité supérieure de celui qui dit quelque chose des autres savoirs tout en étant celui qui prétend ne rien savoir, il est au-delà et à côté de ceux qui pensent détenir un savoir constitué et dogmatisé.


Il est, comme Socrate, la mouche du coche. Et finira exclu de la cité et condamné à mort, comme lui.

Lacan s'était déjà comparé, en 1964, à Spinoza excommunié en 1656: mon enseignement...subit...une censure qui n'est point ordinaire, puisqu'il ne s'agit de rien de moins que de proscrire cet enseignement - qui doit être considéré comme nul, en tout ce qui peut en venir quant à l'habilitation d'un psychanalyste, et de faire de cette proscription la condition de l'affiliation internationale de la société psychanalytique à laquelle j'appartiens...cette affiliation ne sera acceptée que si l'on donne des garanties pour que, à jamais, mon enseignement ne puisse, par cette société, rentrer en activité pour la formation des analystes. (SXI 9).


C'est le contexte irréductible de l'exposition, dans cette leçon, de son atopie : ce psychanalyste a été désigné trois ans auparavant, par l'institution qui représente dans le monde l'enseignement de Freud dont il est l'héritier prolifique, comme inapte à l'enseignement, comme inapte à être didacticien, comme inapte à former des analystes.

Cette révocation institutionnelle, d'une institution comparée à une institution religieuse, l'église de Freud, fait de lui un psychanalyste fondamentalement dissident. Un dissident qui aurait réussi à rameuter des troupes de l'Europe à l'Amérique du Sud.

Belle réussite après une telle chute du sujet supposé savoir.


Du strict point de vue de l'enseignement, l'on peut remarquer que dans le tableau récapitulatif que fait Lacan de ses séminaires (SXV 23), rien de correspond au séminaire XI : car il pose alors, une fois excommunié, les bases de son atopie théorique.


Si, à l'orée de la poursuite de son enseignement après une telle dévaluation, Lacan laisse suspendue la question de savoir s'il est qualifié et autorisé à donner suite à son enseignement (SXI 7), trois ans plus tard, il justifie ce en quoi il peut former des analystes, conformément à sa Proposition du 9 Octobre 1967, dont les premières lignes posent que son Ecole apporte une garantie de formation au psychanalyste.

Si le didacticien est un maître, alors Lacan peut être maître de psychanalyste, comme maître de fauves.


Mais, précisément, comme il s'agit d'une matière particulière, l'inconscient, une anti-matière pourrait-on dire, dont il pense en prendre, lui, l'exacte mesure dans ses extrêmes conséquences, son enseignement du faire-avec l'inconscient ne peut être qu'inédite.

En terme de formation, son séminaire/enseignement est intérieur à la praxis elle-même et en est un élement, son enseignement fait partie de la formation des psychanalystes (SXI 8), c'est dire qu'il est issu de sa formation de l'inconscient et fait partie de celle de ses auditeurs.


D'où, deux points :


1/ L'insistance, comme nous l'a fait remarquer Franck, sur la nature et la foultitude de son auditoire, qui dilue la pertinence du tranchant de son enseignement.


2/ La remise en question de la didactique elle-même : Cette conséquence de l'acte analytique [d'être insupportable] ... devrait être bien connue ... par l'analyse didactique, seulement moi je suis en train de parler de l'acte du psychanalyste. Dans la psychanalyse didactique, le sujet qui, comme il s'exprime, s'y soumet, l'acte psychanalytique, là, n'est pas sa part (SXV 22).


Lacan renverse ici la perspective par ce séminaire, didactique versus acte psychanalytique, et, en effet, rarement davantage que dans cette leçon Lacan ne nous livre pourquoi il dit ce qu'il dit comme il le dit.


L'on pourrait penser que la psychanalyse didactique s'effectue d'abord dans la séance analytique de contrôle ou de contrôle analytique, mais l'enjeu est placé uniquement sur le plan du discours, sur le plan de l'enseignement théorico pratique car, nous dit Lacan au début de cette leçon, la rhétorique de l'objet de la psychanalyse est liée à un certain de mode de l'enseignement de la psychanalyse qui est celui des sociétés existantes (SXV 19).

Comment l'on parle de l'objet de la psychanalyse dit comment l'on forme à la psychanalyse. Là se tient le style pédagogique de Lacan, son style d'enseignement : sa théorie est praxis.


De la question de la transmission du savoir psychanalytique, qui est l'essence de la didactique, Lacan déplace les choses sur le plan de l'acte analytique.

Non que la question du savoir issu de l'expérience analytique ne l'intéresse, puisque, d'abord, il enseigne avec tenacité, puisque, ensuite, la question de la transmission est la raison d'être de la conception de la passe, centrale dans la proposition de 1967, puisqu'enfin il le dit ici même à la fin de la leçon : Quels seraient les moyens pour que puisse être recueilli ce qui, par le procès déchaîné de l'acte analytique, est enregistrable de savoir ? C'est là ce qui pose la question de ce qu'il en est de l'enseignement analytique (SXV 27).


La mention du déchaînement du procès de l'acte analytique contient en germe le fondement de sa position atopique et d'excommunié : c'est bien parce qu'il a déchaîné les règles religieusement appliquées de la durée de la séance analytique, libération fondée par la conception de l'acte analytique comme lié aux nécessités du surgissement rythmique de l'inconscient lui-même, qu'il a été renié comme formateur d'analystes.


La question de l'enseignement et donc de la possibilité de transmettre la psychanalyse est un enjeu majeur de la dissension entre analystes et de la création d'écoles.

Selon Valabrega (La formation du psychanalyste), qui reprend lui aussi le texte du Ménon afin d'examiner la possibilité d'enseigner la psychanalyse et l'existence de maîtres en psychanalyse, la récusation par Lacan du terme de didactique, et l'assimilation de toute psychanalyse à une psychanalyse pure (la psychanalyse pure, soit praxis et doctrine de la psychanalyse proprement dite, laquelle est et n'est rien d'autre ... que la psychanalyse didactique, Acte de fondation du 21 Juin 1964), sont insuffisantes à rendre compte de la pratique formatrice.

La position de la nécessité de l'analyse quatrième dont se revendique Valabrega s'affirme contre la collusion entre l'analyste et la maître à penser, qui produit une sorte d'endoctrinement lié au suivi de l'appartenance institutionnelle de l'analyste. Vraie question.


Il est de fait que nul plus que tout autre celui qui mit le chute du sujet supposé savoir au coeur de ce qu'est l'expérience de la psychanalyse et de son enseignement (d'où sa rhétorique particulière, dans ses séminaires et ses écrits, qui élide et élude en général son objet, sauf par exemple dans cette leçon) ne fut l'objet d'un culte magistral.


Ce qu'apporte le Ménon de Platon dans la récusation de la didactique est entre autres que l'esclave trouve la science sans avoir eu de maître (SXV 22).


Dans Travailler avec Lacan, nous avons des témoignages directs de Lacan formateur d'analystes.

Moustapha Safouan, par exemple, souligne ce qu'il avait de singulier relativement à d'autres psychanalystes : Il suffit d'avoir fait un contrôle prolongé avec Lacan pour avoir une idée de sa conception de la formation ou de la transmission psychanalytique en général ...: Lacan n'essayait pas de vous apprendre comme conduire une analyse (96).

L'affluence, y compris non analytique, au séminaire de Lacan, l'expose à la situation de la maîtrise : selon Alain Didier-Weill, le propre du discours du maître tient au fait que lui ne peut plus s'exposer au devenir, du fait d'un consentement définitif à la jouissance de l'injonction surmoïque : "Sois objet de la jouissance de l'Autre : ne deviens plus ". (35).

Celui-ci raconte qu'une fois abandonné définitivement par l'Etat dans sa demande de reprendre le patronyme Weill, et après sa déclaration à son analyste Lacan de sa décision de se faire appeler, seul, "Didier-Weill", c'est Lacan lui-même qui entérinne, lors d'un colloque à l'Ecole freudienne, la décision de son analysant en l'interpellant publiquement "Didier-Weill" : incarnation du grand Autre tout-puissant ou soutien institutionnel de son analysant ?


L'opposition à la primauté du génital est corrélative à l'opposition au didactisme en psychanalyse, car les points de vérité concernant le sexe (SXV 26) impliquent un autre discours sur l'analyse : l'inadéquation de l'individu à son sexe est la vérité fondamentale que livre l'expérience quotidienne de l'analyste (SXV 20) et implique que l'inadaptation, que le "ça ne marche pas" soit premier et irréductible.


Quel est le rapport entre l'incomplétude quant au sexe et la fonction du sujet supposé savoir ?


Si le transfert s'installe en fonction du sujet supposé savoir, exactement de la même façon qui fut toujours inhérente à toute interrogation sur le savoir. L'on pourrait alors penser que Lacan orateur et écrivain est installé par ses auditeurs et lecteurs comme sujet supposé savoir.

Sauf que c'est du fait de l'entrée en analyse qu'il est fait référence à un sujet supposé savoir mieux que les autres (SXV 26).

Il faut donc éventuellement distinguer le transfert de l'entrée en analyse du transfert de travail, le second ne supposant pas le savoir mieux de l'objet du transfert.

D'autant plus que ce savoir-mieux est destiné à chuter à la fin de l'analyse et que c'est la vérité comme résidu du savoir, et non le savoir, qui est le critère du proprement analytique.


Enseigner, une chose impossible, puisque son discours doit conduire, tout de même conduire, vers ce qui ne s'apprend pas par l'enseignement, puisqu'il doit incarner, pas totalement malgré lui, celui qui sait tout en posant à chaque pas qu'il ne sait pas, puisqu'il ne dit pas le vrai sur le vrai (SXV 21) mais dit plus vrai que les autres, puisque cette position d'enseignant le confronte au discours nécessairement non analytique sur l'analyse.

Se confronter à l'impossible aussi de dire ce qui n'a pas de mot, de parler de l'acte, éludé par nature (SXV 21).


L'acte est éludé par nature car il y a du savoir sans sujet.


Allons bon. Il nous avait prévenu en nous embrouillant l'acte analytique et l'acte manqué. Ici, il est plus clair : le ratage est l'abri d'un acte au sens plein (SXV 22).

D'où dans L'acte psychanalytique, Compte rendu du séminaire, Autres Ecrits, 377 : L'humilité de la limite où l'acte s'est présenté à son expérience [celle du psychanalyste], lui bouche de la réprobation dont il s'énonce qu'il est manqué, les voies plus sûres qu'elle recèle pour parvenir à ce savoir. Compliqué et tiré hors de son contexte, cependant, l'on peut en tirer que l'acte analytique peut être un acte manqué.

Mais ce n'est pas un blanc-seing donné au ratage, trop facile, car l'inverse n'est pas vrai : il ne suffit pas qu'il échoue pour réussir, ... le ratage à lui seul n'ouvre pas la dimension de la méprise (La méprise du sujet supposé savoir, décembre 1967, Autres Ecrits, 339).


L'abîme qu'ouvre Lacan, pour le didacticien, comme pour l'analyste, ça tombe bien, c'est la même chose apparemment, par la pensée de l'acte, se voit à ceci que le ratage qui vise juste ne relève pas de la pensée (n'oublions pas la disjonction être ou pensée, là où je suis je ne pense pas, là où je pense je ne suis pas, SXIV), l'acte analytique ne relève pas de la pensée au sens de la volonté et de la conscience, donc de la maîtrise, en cohérence avec la mise en exergue depuis un moment déjà de la fonction fondamentale du désir de l'analyste, désir par définition inconscient.

La conformité du discours sur l'analyse et de l'expérience de l'analyse, visée par Lacan, implique que l'inconscient de l'analyste soit à l'oeuvre dans sa position d'analyste et son acte, vertige de la formation et de l'acte, qui exige qu'il n'y ait pas de distinction entre psychanalyse pure et psychanalyse didactique, sans quoi il y aurait confusion entre le savoir produit par l'expérience psychanalytique et tout autre savoir. Qu'est-ce que ce travail de fou ?


Qu'il y ait de l'inconscient veut dire qu'il y a du savoir sans sujet.

C'est pourquoi il est possible que c'est à ne pas penser que le psychanalyste opère, il n'est pas sujet ... dans la psychanalyse (L'acte psychanalytique, Compte rendu du séminaire, Autres Ecrits, 377).


Qu'il y ait du savoir sans sujet, on croyait le savoir, du fait même de l'hypothèse de l'inconscient, mais Lacan va au bout de cette hypothèse, jusque dans ses implications pour le discours et la transmission.

C'est ce qu'il nous a rappelé déjà de nombreuses fois en seulement quelques leçons : comment fait-on pour savoir ce qu'on ne connaît pas, les nombres transfinis existaient-ils avant que d'être dévouverts, la science qui forclot le sujet, Pavlov qui sait sans le savoir, la réminiscence de l'esclave du Ménon (SXV 23/25). S'il y tient tellement, à ce savoir sans sujet, c'est que son enjeu est grand pour la psychanalyse elle-même.


Pour en venir à notre sujet (!), Lacan nous livre ici tellement le fin mot de l'histoire de l'acte psychanalytique que l'on se demande bien ce qu'il peut y avoir dans les leçons suivantes.


L'acte analytique a pour principe la déchéance du sujet supposé savoir, dans la mesure où l'analyste l'a connue dans sa propre analyse (SXV 27).

Autant dire que le "didacticien" n'est pas un directeur de cure.


L'acte analytique n'est ni interprétation ou décryptage (lire d'une autre façon une chaîne signifiante ni révélation (SXV 25) : l'analyse du transfert est élimination du sujet supposé savoir (SXV 26), réduit à sa fonction de cause d'un procès en impasse, l'analyse étant rendue possible par l'instauration feintée de ce même sujet.


Impossible, je vous le disais.


La feinte. Du théâtre. Le théâtral Lacan n'est-il pas le psychanalyste par excellence ?


Séverine Thuet


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