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Que «quelque père n’est pas Dieu» illustre la proposition «tout père est Dieu» ou L'identification.

Dernière mise à jour : 27 oct. 2021

Cartel du 30 Juin 2011. Le Séminaire IX, L’identification, Lacan. A propos de la leçon du 17/01/62 : Que « quelque père n’est pas Dieu » illustre la proposition « tout père est Dieu » ou que « tout père est Dieu » exige la proposition « quelque père est Dieu ».



La négation



Lacan expose l’idée selon laquelle la négation, dont le support signifiant est ce que Lacan cherche à cerner ici (112), n’a pas la fonction d’exclusion du réel ou d’exclusion du champ de l’admissibilité de la vérité (108), telle que Pichon l’observe dans la formule « Il n’y a ici pas un chat », qui indique selon lui la « privation » (111).

La négation vers laquelle Lacan porte nos regards est moins celle du « pas » que celle du « ne », étant entendu que, de toute façon, celle du « pas » tire sa fonction du « ne », comme le montre l’inversion de la proposition « tout homme ment » en « Pas un homme qui ne mente » (112).


Ainsi, d’abord, le support signifiant de la négation est le « ne », ensuite, cette négation est différente de la négation logique traditionnelle.


En effet, Lacan reprend la fonction discordantielle du « ne » promue par Pichon.

Cette fonction est lisible dans l’exemple suivant : « Je crains qu’un songe ne m’abuse ». A l’infinitif, cette proposition devient : « Craindre d’être abusé par un songe ». Il n’y a alors plus trace de la négation. Cette absence nous révèle que la négation produite par le « ne » n’est pas une négation de portée ontologique (qui vise l’être, qui vise ce qui est), ce qui est un enjeu fondamental dans ce texte de Lacan, en cohérence avec son élaboration de l’identification au trait unaire, qui est l’objet de ce début de séminaire.


Comme nous l’explique Monique David-Ménard dans Les constructions de l’universel, Lacan utilise la pensée de Frege, qui distingue « les attributs d’un être et les propriétés d’un concept » (142), afin de nous faire penser le sujet, non comme un être, mais comme une fonction, c’est-à-dire ici un ensemble de traits issus de l’Autre, l’ensemble de ces traits ne constituant pas une unité (il faut passer de l’unité unifiante, corrélée à l’imaginarisation du cercle, à l’unité-unicité, corrélée à l’identification au trait unaire, qui incarne la différence absolue (Sém IX (136)).


Cette logique contemporaine doit ruiner l’illusion ontologique produite par la proposition qui utilise le verbe être ou avoir, comme l’exige la formule lacanienne « L’homme n’est pas sans l’avoir, la femme est sans l’avoir » (David-Ménard (140), citation de l’Etourdit) : l’on voit bien que la première double négation n’est pas équivalente à une affirmation (affirmation que serait « L’homme l’a ». Il s’agit plutôt d’une affirmation telle « L’homme est homme en l’ayant sur le mode ne pas l’avoir », par exemple). C’est donc le statut de l’affirmation qui est à revoir : il faut rompre avec l’ontologie métaphysique qui dit ce qu’il en est de l’être au moyen de la proposition sujet/verbe/prédicat.


Donc, la proposition « tout père est Dieu » ne dit rien de tel père. C’est pourquoi il faut aller le contrôler (118). De la même façon que, selon Frege, dire « Le carrosse de l’empereur est tiré par 4 chevaux » ne dit rien de ce qui est, je ne fais qu’attribuer le nombre 4 au concept « cheval qui tire le carrosse de l’empereur » (David-Ménard (142)). Au concept, pas à un être.


Pour en revenir à la fonction négative, « Pas un homme qui ne mente » est l’équivalent de « tout homme ment », ce qui montre que la négation n’a rien à voir avec l’idée d’une carence ontologique, puisqu’elle est ici l’équivalent d’une attribution.


Quand le personnage de Racine dit « Je crains qu’un songe ne m’abuse », cette phrase exprime les idées discordantes selon lesquelles cet abus est, d’une part, probable, d’autre part, non désiré. Il peut même signifier, à l’inverse, la peur d’être abusé.

De même, « Je crains qu’il ne vienne » peut vouloir dire que j’ai peur de le voir venir tout comme l’idée contraire, à savoir que j’ai peur de ne pas le voir arriver. L’on pourrait dire que « quelque père n’est pas Dieu » signe la probabilité de cette défaillance comme le désir de ce qui est alors manqué.


Que la fonction du « ne » ne signifie pas une exclusion du réel se voit clairement dans son usage français. En effet, la proposition E « nullus homo mendax », est traduite, non par « aucun homme ment » mais par « aucun homme ne ment », et la proposition O « non omnis homo mendax » est traduite par « pas tout homme ne ment » et non par « pas tout homme ment ». Ainsi l’on voit que, comme le préconisait Aristote, à rebours du devenir de sa logique, la négation ne doit pas porter sur l’universel (114), opération supportée par l’idée de collection : dans « aucun homme ne ment », la négation porte sur autre chose que le sujet au sens du sujet de l’attribution ou de la connaissance.



L’universel



L’universel que Lacan nous force à penser, universel qui est celui du signifiant, exige le surgissement du particulier afin qu’il prenne sa fonction. Car, comme nous l’apprend Peirce, l’universel n’affirme rien quant à l’existence de son sujet (437).


La négation n’exclut pas un attribut du champ de l’admissibilité à la vérité car ce qu’elle nie et qui serait affirmé n’est pas affirmé du champ du réel (107) : « tout homme est menteur » n’implique pas l’existence de l’homme, tout comme « Le carrosse de l’empereur est tiré par 4 chevaux » ne dit rien de l’existence actuelle d’un tel carrosse, c’est-à-dire de l’attribution possible à l’être « carrosse », mais seulement de la propriété du concept « cheval qui… ».

« tout père est Dieu » dit donc seulement quelque chose du concept de père.


Mais, par ailleurs, le particulier ne réalise jamais pleinement le signifiant ou l’universel « tout père est Dieu » (Geneviève Morel, Ambiguïtés sexuelles, (21) : « En tant que tel, le père symbolique n’est jamais incarné et le concept renvoie au mythe du père mort dans Totem et tabou de Freud ») : cette identification est nécessairement défaillante, le père réel est nécessairement défaillant relativement au père symbolique.


La proposition particulière affirmative « quelque père est Dieu » ne peut donc pas être celle qui prouve l’universelle affirmative « tout père est Dieu ».

(Notons d’ailleurs, en cohérence avec notre compréhension de la négation, que Dieu n’existe pas, ce qui prouve encore davantage que l’affirmation tout comme la négation ne dit rien des attributs d’un être.)

Car, en effet, ainsi que nous l’apprend Peirce, c’est la particulière qui affirme l’existence du sujet. Mais c’est la négative qui dénie la nécessité du prédicat, ce qu’admet l’affirmative (contradiction apparente résolue puisque la proposition n’affirme rien de l’être).

C’est donc la négative qui affirme quelque chose du prédicat, en le niant, et non l’affirmative, et c’est la particulière qui affirme l’existence du sujet, et non l’universelle.


Par conséquent, seule la particulière négative « quelque père n’est pas Dieu » ou « quelque professeur n’est pas lettré » ou « quelque homme n’est pas menteur » illustre « tout père est Dieu » ou « tout professeur est lettré » ou « tout homme est menteur ». Car elle affirme à la fois l’existence du sujet et le signifiant comme faillant (elle affirme l’attribut sous la forme de ne pas l’être, ce qui est un mode de révélation analytique commun).


Ceci est cohérent avec l’idée selon laquelle la négation est la création du symbole (Ecrits, (382)). C’est la Verwerfung qui illustre la nécessité de la Bejahung primordiale (Sém III, (96)). C’est le psychotique qui prouve la nécessité du signifiant appelé Nom-du-Père.

Je vois une confirmation de cette conception de l’universel liée au signifiant dans la domination du signifiant phallique : il est universel en tant qu’il est l’opérateur universel de la sexuation, même et d’abord comme manque, c’est-à-dire pour celle qui est sans l’avoir.




Le quadrant vide



La où il n’y a pas de trait, il n’y a pas de sujet (puisque sujet=trait / attribut=vertical) : avant même qu’il y ait des pères particuliers, tout père est Dieu (cf Sém III (94) : « …le fait que le langage existe, qu’il remplit les bibliothèques, qu’il en déborde, qu’il encercle toutes vos actions… » avant même que l’enfant joue « à faire disparaître et revenir un objet »). Donc l’ordre symbolique préexiste, mais pas à la manière d’une transcendance a priori tels les schèmes kantiens, puisque seule la particulière négative prouve cet ordre.


C’est pourquoi l’on passe, en psychanalyse, des vertus de la norme aux vertus de l’exception, à la fois parce que seule la particulière affirme l’existence de son sujet, et que seule la négative dit quelque chose du prédicat : quand il n’y a pas de trait vertical, tout trait est quand même vertical, quand il n’y a pas de père, tout père est quand même Dieu. On ne peut donc pas être dégagé du Nom-du-Père (120).


L’on pourrait penser la lexis (universelle/particulière, choix de signifiant (116)) en accord avec l’élaboration du jugement d’attribution (Ecrits (884)), qui ne s’occupe pas du tout de l’existence, tout comme la proposition universelle. Il s’agirait d’une symbolisation ou Bejahung primordiale (Ecrits (383)) ou thèse primitive (Safouan Lacaniana (201)) telle « tout père est Dieu ».

Le nom-du-Père n’a rien à voir avec les différents signifiés du père (120) ou père imaginaire, car le signifiant a pour propriété de vouloir dire différentes choses selon le contexte.


La symbolisation primordiale précède la symbolisation du réel, qui donne lieu à la réalité commune (petit Dick), c’est-à-dire à ce qu’il advient quand naît un père au symbolique.

L’on voit bien que l’affirmative universelle, « tout père est Dieu », ne dit rien de l’accrochage du signifiant au champ du réel, c’est pourquoi les deux secteurs du quadrant qui la justifient (120) sont « il y a des pères qui ne sont pas Dieu » et « il n’y a ni père ni Dieu », aussi bizarre que cela paraisse pour notre compréhension intuitive.

Que la case vide soit celle à partir de laquelle fonctionne le père du psychotique (Safouan (201)) nous indique qu’il peut s’agir de la case de la Verwerfung, par laquelle le signifiant du Nom-du-Père n’a pas été symbolisé par le sujet : il s’agirait de la particulière négative « quelque père n’est pas Dieu », qui relève de la phasis pour un sujet donné, non à la lexis ou thèse primitive.


Séverine Thuet



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