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L'objet dans le fantasme. Le marin de Gibraltar de Duras.

Intervention au stage de rentrée, Séminaire d'introduction à Lacan de Bernard Toboul et Alain Vanier, 21 septembre 2013 à Espace Analytique.



L'objet dans le fantasme

Dans Le marin de Gibraltar, une femme cherche un homme, une femme sur un yacht cherche indéfiniment un homme autour du monde, une femme recherche le marin de Gibraltar. Un épisode de retrouvaille de l'objet fait dire à cette femme la chose suivante : Très vite, j'ai désiré qu'il meure (172). Ce qui ne l'empêchera pas de continuer à tourner autour du monde afin de chercher cet homme qui ne fait qu'apparaître et disparaître. L'homme de son désir, éventuellement de meurtre, est-il l'objet dans son fantasme ? Non, car cet objet élaboré par Lacan n'est ni le petit autre imaginaire ni ce que l'on appellerait en l'occurrence son idéal d'homme.

Pour autant, trois des traits de l'objet lacanien apparaissent dans ce roman de Duras.

D'abord, il met en scène les circonvolutions du désir inassouvi, de telle sorte que ce roman épingle, avec toutes les scories imaginaires et signifiantes afférentes à la création littéraire, mais, tout de même, il épingle ce drôle d'objet mis au jour par Lacan au cours de l'élaboration de sa pratique analytique, il met en scène la nécessité de poser un objet-cause du désir au-delà du petit autre, au-delà de ses différentes spécifications corporelles.

Ensuite, il incarne ce que Lacan enseigne quant à la possibilité du bonheur : à savoir que ce n'est pas par accident que nous traversons la vie sans rencontrer personne que des malheureux (SIII 96). En effet, aucun objet identifié comme sien, comme lorsque l'on dit je l'ai dans la peau, ne peut au fond combler durablement le vœu psychique, produire la satisfaction du besoin ni l'assèchement du désir. La condition structurelle de ce ratage est la modalité en laquelle le sujet est en rapport avec l'objet dans le fantasme.

Enfin, y est mis à découvert ce qu'exige la compréhension de la fonction du fantasme, à savoir la rupture d'avec ce que Duras appelle ironiquement le monde du bonheur dans la dignité et le travail (86), rupture effectuée par la femme cherchant le marin de Gibraltar, ce qu'elle exprime comme suit : je n'avais jamais cherché une existence heureuse, une paye fixe, le cinéma le samedi soir et tout le reste. Si le symptôme impose des détours démesurément trop longs vers les objets, temps que les effets de la cure tendent à réduire, la saisie théorique de ces effets exige de se départir de la fiction du moi, de cette fiction de psychologue selon laquelle Je est ce qui vit, aime et travaille. La raison en est que la notion d'objet a qu'élabore Lacan dans la lignée freudienne est l'objet du désir en tant que cause. En effet, dans le fantasme, l'objet est corporel et correspond à la fixation libidinale. Mais, si Lacan peut dire que la réalité même de l'objet a est purement topologique (SX] 232), c'est qu'il s'agit d'un objet déduit logiquement comme pur objet, au-delà de cette fixation.

Saisir ce qu'il en est de l'objet dans le fantasme présuppose ainsi de se défaire d'une certaine idée du sujet. D'ailleurs, L'expérience de l'analyse n'est rien d'autre que de réaliser ce qu'il en est de cette fonction, comme telle, du sujet (Conférence sur la psychanalyse et la formation du psychiatre à St Anne, 1967), Ce sujet lacanien est situé d'un rapport au savoir (Subversion du sujet et dialectique du désir, 793). En effet, si le rapport entre le signe du mâle et celui de la femelle n'est pas logiquement définissable (SXVI 346), le rapport du sujet à l'objet du fantasme, qui recouvre cette béance, l'est, lui, définissable, et c'est la définition de cet objet logique que produit Lacan. Cet objet est l'indexation d'un nouveau rapport au savoir produit dans et par la cure analytique, au-delà de l'assomption du refoulé sexuel. Si la littérature peut produire la fiction de l'échec inhérent au rapport à l'autre sexe, Lacan élabore les coordonnées de ce qui s'y substitue et supporte le sujet.

II faut se défaire d'une certaine idée du sujet car non seulement le percipiens, celui qui perçoit, n'est pas le produit de la synthèse des perceptum, c'est-à-dire ce qui est perçu (critique du début de D'une question préliminaire...), non seulement le savoir de soi dans sa spontanéité est mis en faillite par la structure paranoïaque du moi, non seulement l'individu est agi par une chaîne inconsciente qui se répète et dont il hérite ( le jeu des signifiants...est animé dans chaque partie particulière par toute l'histoire de l'ascendance des autres réels que la dénomination des Autres signifiants implique dans la contemporaineté du Sujet, D'une question préliminaire...), mais il ne suffit plus de mettre au jour le refoulé, les éléments de cette chaîne signifiante, pour produire les conditions d'une levée des symptômes, il ne suffit plus de produire les conditions de l'aperception par l'analysant des anathèmes et prescriptions dont son être fut l'objet pour qu'elles cessent d'être inconditionnellement impérieuses.

Avec l'invention de l'objet a, Lacan fait un pas de plus dans l'élaboration du sujet de l'analyse : prcndrc au sérieux la définition du signifiant comme ce qui représente le sujet pour un autre signifiant implique de saisir que ce qui détermine le plus singulièrement le sujet rclèvc, en-deça de la chaîne signifiante, au fil de laquelle il s'évanouit, du réel qui cause cette chaîne. Dire, comme conséquence de la définition lacanienne du signifiant, que l'on accède finalement soit au signifiant, soit au sujet, c'est construire une nouvelle esthétique transcendantale, non kantienne. C'est sortir des conditions de perception du moi imaginaire. C'est soit le signifiant, soit le sujet. Avec la notion d'objet a, la théoric fait un pas au-delà de la subordination du sujet au signifiant.

Que reste-t-il donc de l'identification du sujet ? Le sujet est caractérisé par le fait que A est non A, ce qui place d'ailleurs le réel, et non le symbolique, du côté de la mêmeté. Ce qui permet d'épingler le sujet fuyant dans le symbolique, et est l'objet a dans la formule du fantasme, S barré poinçon petit a.

Dans le séminaire IX, qui introduit la topologie comme imaginarisation possible de ce qui rompt avec les coordonnées de la perception moïque, est défini le rapport du sujet et de l'objet dans le fantasme : Ce que veut dire d'abord formellement la conjonction S barré et petit a, c'est que dans le fantasme,..., le sujet se fait -a, absence de a et rien que cela, devant le petit a au niveau...de ce que j'ai appelé l'identification au trait unaire (SIX 292). Le seul mode en lequel le sujet peut être épinglé est négatif : l'annulation du sujet dans l'apparition angoissante d'une incarnation de l'objet a, par exemple comme seins coupés sur un plateau, est ce qu'il reste comme possibilité d'appréhension d'un soi. Il vacille en tant que représenté par le défilé des signifiants, il ne vacille plus là où il est annulé. C'est ce qui fait dire à Lacan que l'hallucination verbale ou objet de la voix n'est pas un perceptum, c'est le percipiens dévié (SXI 232). Seule la topologie peut figurer cet être-à-l'extérieur de soi. Le sujet est barré par le signifiant et il est barré en tant qu'être positif dans la formule du fantasme, c'est pourquoi c'est en tant que tel qu'il y est mis en rapport avec l'objet.

La ruinc de l'idée du sujet subsistant a pour origine l'institution par l'opération signifiante d'un trou, d'une faille, qui est paradoxalement le fondement du sujet, cette faille étant liée à l'articulation du sujet en tant qu'il s'affecte d'un sexe (Conférence citée). L'adéquation à son propre sexe est toujours défaillante et ruine l'idée d'un sujet identique à lui-même. Ainsi, l'objet a est Ic suppléant du sujet, suppléant qui précède le sujet mythique primitif posé au début

comme ayant à se constituer dans la confrontation signifiante (SX 363). Il conforte le sujet en position de chute dans cette confrontation.

La référence au trait unaire ne signifie pas que l'objet a puisse se saisir sous l'angle de l'idéal du moi, donc du trait unaire, qui signe la naissance du sujet au champ de l'Autre et dont l'idéal du moi dépend, car il s'agit là de deux identifications différentes. L'assurance qui subsiste du sujet dans l'élaboration lacanienne se fonde dans sa rencontre avec la saloperie qui peut le supporter (SXI 232). Autrement dit, l'objet a grâce auquel on peut épingler le sujet relève si peu du monde du bonheur dans la dignité et le travail visé par l'idéal du moi qu'il est plus proche de l'abject que de l'objet, par exemple comme émoi anal, vecteur de la jouissance de l'homme aux loups dans la scène primitive (cf SX), ou comme dans la phrase impersonnelle On bat un enfant. L'objet dans le fantasme n'est ni le moi idéal ni l'idéal du moi, et la cure partant de l'idéal du moi s'oriente vers l'objet a, au-delà de la voie des identifications narcissiques et oedipiennes. Car elle est l'expérience que l'Autre qui produit les injonctions de son être est inconsistant comme garantie de la vérité, ce qui permet de dépasser ce plan d'injonctions, et l'absence de demande de la part de l'analyste permet le frayage de la voie du désir, ce qui implique pour le moins d'assumer davantage ses fixations libidinales.

Le rapport qui demeure entre le registre de l'idéal et celui du sujet se réduit à un rapport d'homologie topographique : dans le graphe forgé par Lacan, la même logique est à l'oeuvre entre la fonction du fantasme et celle du moi idéal : le premier, S barré désir de a, est le support du désir, de même que le moi idéal, i(a), est le support du moi. Et le fantasme répond à la question qui vise l'Autre : « Que veut-il ? », il porte ainsi l'anticipation de ce que l'Autre aura voulu (SIX 291).

Il est donc difficile d'aller plus loin dans la subversion des notions de sujet et d'objet.

Quant à la notion de sujet, son apogée trouve sa forme dans le sujet hégélien du savoir absolu, et celui-ci est caduc dans l'expérience de l'analyse car il présuppose que la conjonction du réel et du symbolique soit sans faille), que le symbolique soit conjoint avec un réel dont il n'y a plus rien à attendre (Subversion du sujet et dialectique du désir, 798). Si tel était le cas, la cure analytique se réduirait à une rumination indéfinie du discours de l'Autre. Il y a bien quelque chose à attendre de la cure car il y a quelque chose à attendre du réel.

Quant à la notion d'objet, l'analyse en fait un objet-cause et Lacan va jusqu'à dire que concevoir la cause du désir permet de saisir ce qu'il en est de la cause en tant que telle. La raison en est que le désir est quelque chose d'essentiellement non effectué (SX 343), à rebours de l'empirisme, pour lequel la cause et l'effet sont homologues, tel le mouvement transmis d'une boule de billard à une autre, Ici le désir est l'effet de la cause, mais un effet non effectif, constitué sur la fonction du manque (SX 365). C'est pourquoi l'avare n'a jamais assez de pièces. La pulsion contourne l'objet éternellement manquant (SXI 164) avec lequel le sujet est en rapport dans le fantasme.

L'un des enjeux de l'élaboration de l'objet a est le dépassement du roc de la castration en tant que facteur limite de la cure, tel qu'il est exposé par Freud à la fin de Analyse avec ou sans fin (refus de la position passive envers l'homme pour l'homme, envie du pénis pour la femme). La formule du fantasme accomplit ce pas au-delà du facteur dernier de la cure : à la place du roc de la castration vient l'objet a, qui vient en réponse de la faille du sujet, c'est-à-dire de ce qui est sans issue du côté de la castration (SXVI 347). La visée de l'objet permet le dépassement du plan de l'identification phallique et des significations oedipiennes auquel se réfèrent les termes freudiens de l'impasse thérapeutique,

La formule du fantasme contient ainsi la fonction imaginaire de lacastration (Subversion du sujet et dialectique du désir, 825). C'est dire que s'il faute se défaire des conceptions évidentes et philosophiques du sujet et de l'objet afin de ne pas se méprendre sur les variables de la formule du fantasme, il faut également se défier de son ravalement au sens d'une ritournelle qui permettrait d'éviter de penser, de son aplatissement à une formule toute faite. Ce n'est pas seulement que le rapport entre le sujet barré et l'objet a n'est pas fixe, d'où l'usage du poinçon, qui indique l'impossibilité de fixer le rapport entre les deux. C'est aussi que les différentes structures produisent des opérations sur cette formule. Par exemple, pour reprendre le schéma de la division du sujet au champ de l'Autre : pour le pervers, S barré est du côté de l'Autre, pour le névrosé, l'objet a est du côté de l'Autre. Ce n'est donc pas tant la formule que la position du sujet dans la structure du fantasme qui importe, La structure du fantasme permet d'imaginariser, à la façon d'un nombre complexe, alternativement l'un de ces termes par rapport à l'autre (Subversion du sujet et dialectique du désir, 825). Il s'agit donc d'un outil pour ['analyste. D'un côté, la formule a une efficience structurale, en ceci qu'elle définit ce qui ne relève pas du champ de la psychose, le sujet de l'inconscient n'y étant pas barré. De l'autre, elle est le socle de la formalisation des différentes opérations du sujet en prise à l'impasse du rapport sexuel, substituant ainsi le roc de la structure au roc de la castration.

Finalement nous avons d'un côté un non-savoir structurel du sujet quant à lui-même, de l'autre, un savoir de la structure issu de la praxis psychanalytique. Pourtant, si la cure d'un obsessionnel ne ressemble à aucune autre cure d'obsessionnel, que la psychanalyse doit être réinventée à chaque cure, et que l'on peut retrouver des traces de toutes les structures cliniques chez chaque analysant, l'on peut se demander comment faire usage de ce savoir dans la direction de la cure.


Séverine Thuet


Photo : Ginette Leclerc dans Le corbeau de Henri-Georges Clouzot.


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