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Le duel Freud / Jung, Ou des impasses de la transmission filiale

Le duel Freud / Jung


Ou des impasses de la transmission filiale



NOTE SUR LE DISPOSITIF



La narration du duel entre Freud et Jung est organisée autour de sept scènes, qui sont mises en évidence dans le texte qui suit. Un résumé et plan du duel clôt la présentation, afin de saisir de manière synthétique l’évolution de leur rapport et la problématique de la transmission telle qu’elle se dégage de leur histoire.


Ces scènes incarnent la naissance, les moments forts, et l’évolution de leur rivalité, jusqu’à leur rupture.


Elles sont faites de deux choses : soit de récit de rêves de Freud ou de Jung, soit du récit des rencontres qui ont marqué leur histoire commune, compliquée et destinée à mourir violemment.


Ainsi, sept moments, rêves ou rencontres, événements oniriques et historiques, incarnent l’évolution du duel entre Freud et Jung.


Ces scènes pourront être incarnées par l’animation. Ce medium est en effet propre à mettre en valeur la poésie et l’exubérance onirique. Un rêve crucial de Jung met par exemple en scène son opposition à Freud ainsi que son émancipation : le rêve fait de Freud un vieux douanier déjà mort et de Jung un chevalier flamboyant plein de vie. L’animation des personnages Freud et Jung permet de rendre compte de la force et des aléas de leur relation. Par exemple, ils partent tous deux en bateau vers l’Amérique porter le message de la psychanalyse.


Ces scènes seront articulées au récit des paroles vives de la riche correspondance entre les deux protagonistes et aux nombreuses archives photographiques et filmiques (extraits de films de fiction et archives scientifiques).


La relation entre Freud et Jung commence comme une grande histoire d’amour, d’amitié et d’ambition : chacun reconnaît en l’autre celui qu’il attendait, Freud reconnaît en Jung son successeur, Jung reconnaît en Freud son mentor.


Ils sont séduits l’un par l’autre et s’engagent avec passion dans cette relation.

Les séquences de rêve ou de rencontre sont introduites dès lors que le duel commence, elles produisent ainsi un changement de ton relativement à la narration du début de leur histoire, portée par les archives et la correspondance.




RECIT DETAILLE DU DUEL


Contexte de la rencontre : la solitude de Freud



Freud, fondateur de la psychanalyse telle que nous la connaissons, a, en 1905, déjà publié les cinq écrits principiels de sa discipline : en 1900, L’interprétation du rêve, en 1905, Trois essais sur la théorie sexuelle, Le mot d’esprit et ses rapports avec l’inconscient, et la Psychopathologie de la vie quotidienne. Des concepts fondamentaux de la psychanalyse sont déjà élaborés à cette époque : le savoir insu et inconscient de soi, le refoulement des pulsions par la civilisation, l’existence de la sexualité infantile, le rapport du désir au langage.


Ces notions, dorénavant passées dans notre univers intellectuel, avec l’émoussement que cette publicité implique, sont très loin d’avoir été acceptées dès leur émergence : la théorie de Freud, au début du siècle dernier, est soit rejetée soit vilipendée. L’Interprétation du rêve est un extraordinaire effort de pensée et témoigne d’une grande inventivité et d’une rigueur fabuleuse appliquée au domaine des songes, lieux de toutes les folies. Freud peut pourtant dire alors de lui-même : Voilà que j’ai déjà 44 ans et je ne suis qu’un vieux juif plutôt miséreux[1].


L’enjeu de la réception de ses idées n’est en effet pas seulement celui de la postérité intellectuelle, qui va le préoccuper grandement dès la rupture de son isolement, il s’agit d’abord d’un enjeu de survie matérielle : Freud a une nombreuse famille à nourrir et le titre universitaire officiel qui lui permettrait d’obtenir la clientèle bourgeoise de Vienne lui est refusé à de nombreuses reprises, notamment par antisémitisme et par la mise au premier plan dans ses écrits de la thématique sexuelle. Ce qu’il appelle son point faible est ainsi la peur de la pauvreté[2].

La psychanalyse est dans ces années-là raillée, tournée en dérision, et refusée en tant que science juive. La psychanalyse fait peur car elle met au premier plan les pulsions que la civilisation a tant de mal à refouler et, objet du malentendu, elle semble menacer la société en tant qu’elle viserait le déchaînement de ces pulsions. Elle les met au jour et la société a peur qu’elle les fasse ressurgir, comme si elles en étaient absentes. La science officielle et le public informé préfère tout laisser sous le tapis de la bienséance.


Cinq ans avant, Freud avait publié les Etudes sur l’hystérie, en collaboration avec Breuer, autre médecin viennois. Cette œuvre marque tout autant la collaboration que la rupture intellectuelle, car Breuer s’est retiré du jeu dès que le transfert est devenu érotique. Déjà l’hypothèse de la causation sexuelle de la névrose hystérique a isolé intellectuellement Freud : Durant plus d’une décennie après la séparation avec Breuer, je n’eus pas d’adeptes. Je me trouvais totalement isolé[3].


Or Freud a besoin d’un ami : rien ne peut pour moi remplacer les contacts avec un ami, c’est un besoin qui répond à quelque chose en moi, peut-être à quelque chose de féminin[4], écrit-il à Fliess, médecin allemand rencontré par l’intermédiaire de Breuer et avec lequel Freud entretiendra une relation passionnée. C’est pourquoi, lorsque la relation avec Fliess devient conflictuelle, Freud s’écrie la chose suivante : Pour qui dois-je maintenant écrire ?[5]


Si Freud a besoin d’un ami, c’est d’abord d’un correspondant intellectuel qu’il a besoin, afin de partager ses idées, d’autant plus que les enjeux affectifs de la relation avec Fliess l’ont découragé de se dévoiler personnellement dans ses relations futures.



Entrée en scène de Jung dans la vie de Freud



C’est ainsi que l’entrée en scène de Jung, psychiatre suisse, dans la vie de Freud en 1906, a une importance considérable pour le vieux juif, plutôt miséreux mais à la pensée redoutable.


Jung, lui, a 25 ans en 1900, 19 ans le séparent de Freud. Il a lu L’interprétation des rêves dès sa parution et s’efforce d’appliquer les idées au sein de la clinique psychiatrique de Zurich, appelé le Burghölzli. Il s’agit à l’époque de l’un des trois plus grands hôpitaux psychiatriques d’Europe et qui attirait les étudiants de tous les coins de l’Europe[6]. Au sein de cet hôpital il est d’abord l’assistant de Bleuler, psychiatre suisse n’ayant rien fait moins que d’identifier les pathologies que sont la schizophrénie et l’autisme.


Etant donné le statut scientifique et social de la théorie de Freud en ce début de siècle, ainsi que les rapports ambigus et variables au cours du temps que Bleuler va entretenir avec cette théorie et son créateur, Jung risque sa carrière universitaire lorsqu’il entre en contact avec Freud directement en 1906 : Freud était expressément persona non grata dans le monde universitaire et il était nuisible à toute renommée scientifique d’avoir des relations avec lui. N’écoutant que son courage intellectuel, Jung prit pourtant le parti de suivre Freud : Si ce que dit Freud est la vérité, j’en suis ! Je me moque d’une carrière dans laquelle la vérité serait tue et la recherche mutilée[7].


Jung applique les idées freudiennes à sa pratique psychotique, c’est-à-dire à la démence précoce ou schizophrénie. Il enverra d’ailleurs à Freud dès 1906 un essai sur les associations. Freud est ravi de constater qu’un autre médecin reconnaisse la pertinence et la validité scientifique de ses thèses. Il confie à Jung lors de leur premier échange épistolaire qu’il avait acheté l’ouvrage de Jung avant que celui-ci ne lui envoie : par impatience[8] de constater qu’un autre savant utilise ses travaux. Les travaux de Jung donnent en effet l’opportunité à Freud de fonder les hypothèses psychanalytiques par des expérimentations scientifiques.



Enjeux de la rencontre



L’enjeu de la rencontre entre Freud et Jung fut ainsi double pour Freud :


La validation de ses hypothèses par d’autres chercheurs que lui, au moyen de l’expérimentation scientifique.


Cette validation passe par l’application de la théorie psychanalytique à l’expérience psychiatrique, ce à quoi se consacre Jung. En 1914, tout juste après la rupture avec Jung, Freud, même s’il a alors tendance à minimiser la portée de l’adhésion zurichoise, reconnaît qu’à l’époque de Zurich nulle part ailleurs une clinique officielle ne se trouvait mise au service de la psychanalyse, ajoutant que la plupart de ses collaborateurs sont passés par la Suisse, où convergent les représentants de toutes les grandes nations[9]. L’essor international de la psychanalyse est du à l’adhésion de Jung à la pensée de Freud et sa publicité sur la scène internationale.


La reconnaissance internationale de la pensée de Freud.


Comme le dit Freud en 1908 à l’un de ses fidèles, l’entrée de Jung sur la scène de la psychanalyse en a éloigné le danger de voir cette science devenir une affaire nationale juive[10]. L’adhésion de Jung est sans prix : sans eux la psychanalyse serait victime de l’antisémitisme[11]. C’est dire que, paradoxalement, la séparation de l’œuvre de Freud et de son patronyme peut seule, à l’époque, assurer la pérennité de son œuvre.


Jung, quant à lui, fut également bien heureux de retrouver dans la pensée de Freud, d’une part, un moyen de s’émanciper de la tutelle compliquée de Bleuler, d’un caractère difficile, d’autre part, une méthode d’investigation qui lui permit de regarder autrement les patients psychotiques. Il a reconnu le génie de Freud et y a vu une opportunité d’utiliser ce matériel intellectuel afin de créer sa propre théorie.

Au seuil de sa vie, il reconnaissait à Freud un apport majeur à la civilisation, celui de lui avoir donné un élan nouveau qui consiste dans sa découverte d’un accès à l’inconscient[12]. De la notion de l’inconscient, il fera tout autre chose que Freud et les fidèles à la Chose freudienne. Jung est en effet fils de pasteur, ce qui influe sur son rapport à la religion. Qui plus est, il est depuis toujours intéressé au paranormal comme sa mère.


C’est bien parce que Jung a reconnu une vérité dans la pensée freudienne qu’il a pris le risque de mettre en péril son avenir institutionnel.

Ainsi la rencontre entre ces deux chercheurs brillants et passionnés avait toutes les chances d’être fructueuse et durable, pour l’un comme pour l’autre, à l’aube de la naissance d’un nouveau savoir de l’homme et d’une nouvelle thérapeutique de ses folies.


Pourtant, de Freud, Jung dira dans son autobiographie que le maître lui-même ne parvenait pas à sortir de sa propre névrose[13], tandis que Freud tout de suite après leur rupture comparera la psychanalyse de Jung au couteau de Lichtenberg : après avoir changé le manche, et, remplacé la lame, il veut nous faire croire qu’il possède le même instrument, parce qu’il porte la même marque que l’ancien[14], histoire de dire que ranger la pensée de Jung dans la catégorie de la psychanalyse est une aberration. Freud et Jung n’ont ainsi plus rien en commun, mis à part le seul nom de psychanalyse, les deux revendiquant la conception adéquate de l’inconscient.


Comment expliquer l’échec de cette relation et la formation de deux écoles de pensée bien distinctes, voire concurrentes ? La psychologie jungienne a pris un essor indépendant et international très rapidement et ces deux penseurs ont fondé des disciples aux pratiques opposées.



Des débuts prometteurs…



Freud et Jung ont échangé près de 360 lettres entre 1906 et 1913, ce qui fait presque une lettre par semaine pendant 7 ans, ils se sont rencontrés une dizaine de fois et s’enthousiasmèrent l’un pour l’autre lors de leur première rencontre le 25 février 1907. Freud a alors 51 ans, 19 ans de plus-presque une génération-que Jung, qui en a 32.


Jung dit plus tard de Freud à ce moment-là : Freud était la première personnalité vraiment importante que je rencontrais. Nul autre parmi me relations d’alors ne pouvait se mesurer à lui…Je le trouvai extraordinairement intelligent, pénétrant, remarquable à tous points de vue[15].


Freud, quant à lui, est impressionné par les qualités personnelles et l’enthousiasme de Jung : Le jeune savant étranger…l’impressionna aussitôt par la puissance de son esprit, l’étendue de sa culture et, surtout, son courage[16].


En somme, les deux hommes sont séduits l’un par l’autre.


Etant donné l’enjeu que son adhésion représente quant à l’essor de la psychanalyse qu’il a fondée, Freud donne immédiatement un prix énorme aux relations avec ce jeune confrère. En 1907, il dit à Jung qui fit l’éloge de son texte sur la Gradiva de Jensen que l’adoption de ses idées par Jung lui est plus précieuse que celle de tout un congrès médical[17] ! Jung est en effet le passeport de Freud.


Le premier biographe et proche de Freud, Jones, note que Freud avait tout à la fois des traits paternels fortement accusés et une certain féminité, cela explique qu’avec une ténacité inouïe et le courage d’aller contre le monde entier s’il le fallait, il fût aussi capable d’abandon et cherchait souvent à se décharger sur plus fort que lui des responsabilités pratiques du mouvement[18]. Il trouva en Jung un tel homme, capable de porter sa pensée à la postérité. Freud n’a donc pas de fonction officielle, ni à Zurich, ni à Vienne.


Très rapidement, au vu de l’importance stratégique de l’adhésion de Jung, Freud lui confie des rôles de première importance : il l’institue président de l’Association psychanalytique internationale (l’API) et rédacteur en chef du périodique qui publie les articles de psychanalyse, le Jahrbuch. Jung avait quant à lui dès 1908 organisé une cercle de Freud, comité destiné à discuter des idées freudiennes à Zurich. A ce cercle participaient entre autres Bleuler et Biswanger. Les premières rencontres internationales de psychanalyse furent donc organisées par l’intermédiaire de Jung et initièrent les premières rencontres internationales de savants autour de l’oeuvre freudienne. Avant cela, les rencontres du mercredi soir auxquelles se livraient Freud et ses disciples ne comptaient guère en moyenne qu’une dizaine de personnes.


Freud trouve en Jung son successeur et justifie le choix de Jung en héritier et président de l’API en partie par la localisation stratégique de Zurich et la nécessité de séparer la psychanalyse de sa personne déjà trop attaquée. Mais les qualités de Jung sont primordiales et ont produit la préférence de Freud : Jung avait à son actif des dons de premier ordre, avait déjà publié des articles de psychanalyse, sa situation était indépendante et il avait une énergie affirmée qui s’imposaient à tous ceux qu’ils approchaient[19]. Freud croit avoir trouvé en Jung l’homme de demain en ce qui regarde le mouvement psychanalytique. Il qualifiera plus tard cette promotion de geste bien malheureux[20].


Et Jung avait en effet l’intention de devenir un homme de demain, un homme d’avenir. Mais pas comme Freud l’entendait.



Freud, père et maître



Freud ajoute aux facteurs qui l’ont poussé à adopter Jung comme fils aîné, à le sacrer successeur et prince héritier[21] un facteur de taille : Jung semblait disposé à nouer avec lui des relations d’amitié et à faire abstraction, à [son] égard, des préjugés de race. L’on entrevoit immédiatement le caractère problématique de la promotion de Jung par Freud au cœur du mouvement analytique : le choix du successeur suisse dérange les fidèles du maître viennois.

Le fils préféré qu’institue Freud est le fils étranger, ce qui crée de l’animosité dans le cercle viennois même si ce choix sert les intérêts de la psychanalyse. Le pont fondé entre Vienne et Zurich fait grincer des dents et de nombreuses querelles émailleront les relations entre les membres de ces deux cercles. Abraham, l’un des fidèles disciples de Freud, a par exemple de nombreux différents avec Jung, notamment au sujet de la publication de ses essais, dont la responsabilité relève directement de Jung.


Pour le découvreur, l’enjeu de la paternité de l’œuvre se confond bien souvent avec celle de la paternité tout court. Car le transfert de travail auquel donnent lieu le génie et l’autorité intellectuelle ne peut bien souvent empêcher, comme tout transfert, l’émergence de composantes libidinales diverses et d’abord de l’amour et de la haine. Cette ambivalence signe le rapport à la figure tutélaire, comme l’a montré Freud dans l’élaboration du complexe d’Œdipe. Ainsi le père est celui auquel l’enfant masculin s’identifie mais il est aussi celui auquel il doit se mesurer afin de pouvoir posséder et assumer en son nom propre le trait qui fera de lui un homme, à savoir le certificat phallique.

Ainsi Jones, disciple anglais de Freud et rédacteur de sa première biographie, assimile directement la création intellectuelle à la création tout court : dans une lettre à Freud en juin 1910, il lui affirme ne pas chercher à être original mais seulement à tâcher d’élaborer en détail les idées que d’autres ont avancées. En ce qui le concerne, le travail est pareil à une femme qui porte un enfant ; pour des hommes comme vous [dit-il à Freud], j’imagine que ça ressemble plus à la fécondation[22].

Ainsi, tout découvreur, tout chercheur qui trouve, risque de se confondre avec celle du père et du maître.


Jung n’était pas prêt à se laisser seulement féconder par Freud : il désirait lui aussi être un créateur.


Dans le cas du rapport de Jung avec Freud, la tentation paternelle est accentuée par le besoin qu’avait Jung de trouver une figure paternelle qu’il pourrait respecter, ce qui n’était pas le cas de son propre père, mort lorsqu’il avait 21 ans et à l’autorité duquel il n’a plus cru dès son adolescence : C’est à ce moment-là que naquirent mes doutes profonds sur tout ce que disait mon père[23]. Ce moment est celui où il fait l’expérience du miracle de la grâce,…qui rend tout compréhensible[24], expérience que son pasteur de père n’a pourtant jamais vécue. Cette expérience est relative au rêve diurne que raconte Jung :


1ère scène : le rêve éveillé de Jung


Je rassemblais tout mon courage, comme si j’avais eu à sauter dans le feu des enfers, et je laissai émerger l’idée : devant mes yeux se dresse la belle cathédrale et au-dessus d’elle le ciel bleu ; Dieu est assis sur son trône d’or très haut au-dessus du monde et de dessous le trône un énorme excrément tombe sur le toit neuf et chatoyant de l’église ; il le met en pièces et fait éclater les murs.


Faire de Dieu un Dieu qui chie sur le monde est blasphématoire : ce rêve associe le très-haut au très bas. Il associe Dieu aux besoins qui font de l’homme un animal et non un enfant de Dieu, qui participe de la nature pure et immortelle de Dieu. Ce rêve inverse donc les valeurs.


Jung commente ainsi cette scène : c’était la grâce qui était descendue sur moi et avec elle une indicible félicité, comme je n’en avais jamais connu[25]. Cette expérience rend impossible à Jung la subordination de sa liberté intellectuelle à quelque autorité que ce soit, fusse-t-elle celle du découvreur de l’accès à l’inconscient. Depuis ce rêve de Jung, la possibilité d’une obéissance aveugle à n’importe quelle figure d’autorité était devenue impossible[26].


Jung investit Freud comme figure paternelle. Par exemple, à propos de son comportement vis-à-vis de Sabina Spielrein, affaire autour de laquelle est centré le film de Cronenberg A dangerous method, Jung justifie sa confession à Freud précisément par ce rapport de fils à père : je ne vous l’avoue guère volontiers en tant qu’à mon père[27].


Jung doit se débrouiller des affres de son transfert à Freud et sa difficulté personnelle à cet égard prend sa source dans une expérience infantile. Il s’en ouvre à Freud, quelques mois après leur rencontre à Vienne : je vous admire sans bornes en tant qu’homme et que chercheur…ma vénération pour vous a la caractère d’un engouement passionné « religieux », qui,…, est…répugnant et ridicule pour moi à cause de son irréfutable consonance érotique. Ce sentiment abominable provient de ce qu’étant petit garçon j’ai succombé à l’attentat homosexuel d’un homme que j’avais auparavant vénéré…Je crains donc votre confiance[28].


Mais si Jung investit Freud d’une autorité sacrée, c’est en tant qu’il attend de Freud qu’il l’accompagne dans son devenir de chercheur libre et original, afin qu’il devienne lui-même en tant que théoricien, et non seulement un suiveur du maître. Cette demande exige que la tutelle ne soit pas inféodée à l’inflation narcissique du géniteur qui se retrouve dans son rejeton. Le père doit accorder au fils son autonomie afin qu’il poursuive son propre destin : ce thème est d’ailleurs jungien et n’apparaît pas chez Freud[29]. Ce sont donc aussi deux conceptions du père qui s’opposent dans le duel entre Freud et Jung.



L’esprit frappeur, ou le rationnel contre le mystique



Un épisode qui eut lieu lors de l’une de leurs rencontres à Vienne marque la différence de leur complexion intellectuelle : en avril 1909, les deux penseurs s’entretiennent de la précognition et de la parapsychologie, pour lesquelles Jung a un intérêt prononcé. Freud rejette ces pseudo-problèmes en tant qu’ils relèvent selon lui du pur non-sens. Jung raconte[30] :


2ème scène : l’esprit frappeur


Tandis que Freud exposait ses arguments, j’éprouvais une étrange sensation, il me sembla que mon diaphragme était en fer et devenait brûlant, comme s’il formait une voûte brûlante. En même temps, un craquement retentit dans l’armoire-bibliothèque qui était immédiatement à côté de nous, de telle manière que nous en fûmes tous deux effrayés. Il nous sembla que l’armoire allait s’écrouler sur nous. C’est exactement l’impression que nous avait donnée le craquement. Je dis à Freud : « Voilà ce qu’on appelle un phénomène catalytique d’extériorisation »

« Ah ! dit-il, c’est là pure sottise ! ». « Mais non ! répliquai-je, vous vous trompez, monsieur le professeur. Et pour vous prouver que j’ai raison, je vous dis d’avance que le même craquement va se reproduire ». Et de fait, à peine avais-je prononcé ces paroles, que le même bruit se fit entendre dans l’armoire. J’ignore encore aujourd’hui d’où me vint cette certitude. Mais je savais parfaitement bien que le craquement se reproduirait. Alors, pour toute réponse, Freud me regarda, sidéré. Je ne sais pas ce qu’il pensait, ni ce qu’il voyait. Il est certain que cette aventure éveilla sa méfiance à mon égard ; j’eus le sentiment que je lui avais fait un affront. Nous n’en avons jamais plus parlé ensemble.


Lors de cette rencontre, Jung pense que le craquement de la bibliothèque a une raison d’être, qu’il peut être expliqué rationnellement comme une manifestation spirituelle. Pour Freud, il ne s’agit que du bruit du bois, bruit matériel auquel aucune signification spirituelle ne peut être donnée.


Cet épisode revêt une importance capitale, à deux égards : à l’égard de leur différence théorique et à l’égard de la teneur de leur relation. Ces deux aspects sont interdépendants : Freud attend de Jung qu’il promeuve fidèlement sa pensée et lui donne les places institutionnelle et personnelle afférentes à ce statut, Jung attend que Freud le hisse jusqu’à sa propre création tout en occupant la place de maître.


Toutefois, leur distinction est à l’honneur chez l’un comme chez l’autre, pour des raisons différentes. Freud, par intérêt stratégique et par inclination pour Jung, est prêt à faire l’impasse sur des différences théoriques ou de tempérament intellectuel. C’est d’ailleurs pour cela qu’il cherche obstinément à apaiser les conflits entre les membres du groupe viennois et Jung. Ces conflits ne peuvent manquer de se produire étant donné que Jung, le fils étranger, a la responsabilité administrative de leur association et la responsabilité éditoriale de leur publication collective mais ne provient pas du cercle viennois et donne les signes d’une pensée autonome. Jung, à cause de la force et des dangers du transfert vis-à-vis de Freud, ne peut séparer que progressivement la fidélité théorique, de la fidélité personnelle et de son ambition publique.


D’un point de vue relationnel :


Dans la lettre qui suit cet épisode, Jung affirme deux choses contradictoires : la dernière soirée chez vous m’a le plus heureusement libéré du sentiment oppressant de votre autorité paternelle…Votre cause doit fleurir et elle le fera, c’est ce que me disent mes fantasmes de grossesse, sur lesquels vous êtes encore parvenu à mettre la main à la fin[31]. Ainsi Jung affirme à la fois être libéré de Freud-Dieu le père et la difficulté de s’en libérer, parce qu’il est intimement lié à la promotion de la pensée du maître (la grossesse fantasmée) et parce que Freud reste le fécondeur.


Freud, en réponse à la proclamation de cette libération, prend acte du paradoxe qu’elle entraîne relativement au rôle que Freud entend lui faire jouer: Il est remarquable que, le même soir où je vous ai formellement adopté comme fils aîné, vous ai sacré successeur et prince héritier – dans la contrée des infidèles -, qu’en même temps vous m’ayez destitué de la dignité paternelle, destitution qui semble vous avoir plu autant qu’à moi au contraire l’institution de votre personne.


Prendre Jung comme successeur a autant plu à Freud qu’arrêter de prendre Freud comme père a plu à Jung. Normalement, ils devraient se réjouir tous deux d’un rapport réciproque : je te prends comme père et tu me prends comme fils. Or ils sont déjà dans un rapport non harmonieux : l’un se réjouit de ne plus prendre pour père celui qui le prend au même moment comme fils.


Et c’est pourtant dans le rôle du père qu’il lui répond au sujet des fantômes frappeurs de coups[32]. Car Freud n’est pas disposé à se passer de la composante positive du transfert de Jung vis-à-vis de lui.


D’un point de vue intellectuel :


Sous l’effet de la forte personnalité de Jung, ce que Freud appelle la magie de [la] présence personnelle[33] de Jung, Freud est sous influence et porte à adhérer à l’interprétation du craquement que fait Jung.

Une fois que Jung est parti, cette influence n’existe plus et Freud reprend possession de son exigence scientifique : il est sceptique devant la croyance de Jung. L’esprit de Freud exige que l’hypothèse de Jung puisse être vérifiée, ce qu’il essaie de faire, sans résultat. Cette exigence scientifique est appelée par Jung le préjugé matérialiste[34] de Freud.


Jung oppose au matérialisme de Freud sa spiritisterie[35] (cf les séances de spiritisme). L’attrait que Jung porte à la religiosité et à la spiritualité est si fort qu’il en fera le socle de sa pensée : cette détermination seule suffirait à séparer définitivement les deux hommes et leurs pensées, entre celui qui croit aux esprits et celui qui croit à la vérification.


En effet, Freud dans cette lettre expose les résultats des observations auxquelles il s’est livré après le départ de Jung: ces observations de craquements des meubles ne conduisent à rien. Au bruit extérieur dont Jung présuppose qu’il réponde à une pensée interne, Freud oppose la vérificabilité du rapport de la cause et de l’effet, propre à la méthode scientifique : le même bruit s’est manifesté à plusieurs reprises depuis lors, jamais cependant en rapport avec mes pensées[36].

A la croyance en la parapsychologie, Freud oppose ainsi ce qu’il appelle ironiquement la nature spécifiquement juive de [sa] mystique, à savoir la conviction dans la signifiance des nombres : Freud a longtemps eu la conviction absurde, et qu’il qualifie de superstitieuse, qu’il serait mort avant 62 ans. Il y découvre un désir inconscient, celui d’avoir achevé l’œuvre de sa vie avec L’interprétation des rêves et peut donc mourir tranquillement.


Il y a un désir de Freud de faire de la psychanalyse une science. La science en question est celle du XIXè siècle, c’est-à-dire le positivisme, qui exige la vérification des hypothèses par l’expérimentation.

Mais la psychanalyse, née de l’explication des symptômes névrotiques et des mécanismes de formation des rêves, est une discipline de l’interprétation. En tant qu’art de l’interprétation, elle rejoint la tradition talmudique, qui interprète les textes sacrés. Traiter un mot proféré par un patient comme un composé chimique est le défi de Freud : par exemple, le discours du patient sur le divan ne doit rien au hasard, telles les associations qu’il fait à partir des éléments de ses rêves. L’interprétation du rêve ne peut se faire qu’à partir de ce que le rêveur en dit et dont le psychanalyste est le témoin. Les éléments du rêve comme les mots du rêveur sont signifiants et constituent la matière du travail analytique, comme les molécules constituent la matière de base du travail du chimiste. Ces éléments s’ordonnent selon un agencement qui ne doit rien non plus au hasard : cet ordre dit quelque chose de la position subjective du patient, comme l’agencement des molécules commande la définition d’un atome.

Il y a donc une logique dans le domaine des processus psychiques, comme il existe une logique dans le domaine organique. Cette logique est différente mais tout aussi solide. L’hypothèse de la psychanalyste est que le psychisme humain n’est pas le domaine de l’irrationnel. Freud introduit la raison là où ne semble régner que folie : rêver des choses étranges, dire un mot à la place d’un autre, s’obliger à des vérifications interminables.


Jung accuse Freud d’être matérialiste et de ne pas avoir l’esprit porté sur les choses spirituelles. En effet, la psychanalyse freudienne fait tomber les statues, les dieux, les idoles, les idéaux, les mythes. Par exemple, le culte religieux a la même origine que la névrose obsessionnelle.

Or Jung est attaché à ces éléments de l’histoire de l’humanité et les intègre à l’élaboration de son expérience de l’inconscient.


D’ailleurs, la rivalité théorique et l’émancipation jungienne sont en germe dès ce moment. Juste avant la déclaration d’indépendance vis-à-vis de l’autorité paternelle de Freud, Jung affirme dans sa lettre à Freud son originalité et prend sa distance en plein amour[37] : S’il y a une psychanalyse, il doit aussi y avoir une « psychosynthèse ». Or rien n’est au fond moins conforme à la vérité de la chose freudienne dans ce qu’elle a de révolutionnaire : le fait de l’existence de l’inconscient implique en effet de se débarrasser de la fiction d’un moi unifié, de la fiction quotidienne selon laquelle je peux avoir accès à moi-même.


La voie personnelle de la pensée de Jung prendra son envol seulement après la rupture d’avec Freud, après 1913, à la faveur d’une auto-analyse, pendant laquelle il s’occupe des images de [son] propre inconscient[38]. Il n’est pas innocent que la rupture d’avec la figure paternelle préside au fait pour Jung de se trouver : de même, c’est après la mort de son propre père que Freud s’est livré à l’auto-analyse que l’on retrouve dans L’interprétation du rêve. Cette auto-analyse constitue la réaction à la mort de [son] père, donc à l’événement le plus significatif, la perte la plus radicale intervenant dans la vie d’un homme[39].

Ainsi, se débarrasser de la tutelle paternelle fut nécessaire à Jung afin d’élaborer son propre savoir de l’inconscient : Lorsque je me séparais de Freud, je savais que je m’aventurais dans l’inexploré, que je tombais dans l’inconnu. A cette époque-là, je n’avais aucun savoir au-delà de Freud et de son apport ; mais j’avais osé faire le pas dans le noir[40].


Jung trouvera alors le pendant historique de la psychologie de l’inconscient[41] dans l’alchimie, qui lui offrira le matériel archétypique dont il fera le fondement de sa notion d’inconscient. Sa façon de faire un pas au-delà de la psychanalyse freudienne passera également par une longue pratique des mandalas, et par l’étude des mythologies, en somme par des expériences et des formes imaginaires collectives et historiques.


Ainsi ce sont deux tempéraments personnels et théoriques qui s’opposent lors de l’épisode de l’esprit frappeur.



Le rêve de Freud en partance pour le nouveau monde, ou la perte de la confiance de Jung en Freud



En septembre 1909, Freud et Jung sont invités, chacun de leur côté, à faire des conférences en Amérique. Ils décident de voyager ensemble, accompagnés d’un proche de Freud, psychanalyste hongrois, le dénommé Ferenczi.

Cette invitation de Freud correspond au moment où la psychanalyse a réussi à pénétrer le milieu scientifique, c’est pourquoi ce n’est pas par l’intermédiaire de Jung que Freud est invité. Ce succès ne va guère durer. Mais elle correspond aussi à la réussite de la stratégie de Freud, qui fit de Jung son représentant à l’étranger.


Pourtant, la réalisation de leurs ambitions ne va pas les rapprocher, loin de là.


Comme le dit Jung au soir de sa vie : L’année 1909 fut décisive pour [leur] nos relations[42]. En effet, l’épisode du rêve inconnu et inconnaissable de Freud est d’une importance capitale quant au rapport de Jung à Freud et constitue une étape explicite de leur séparation : lors d’un séminaire de 1925, Jung déclare que ce qu’[il] a vécu là avec Freud…est le facteur le plus important de [sa] relation avec lui[43].


Les trois compères ont pris l’habitude d’interpréter réciproquement leurs rêves sur le bateau qui doit les emmener en Amérique. L’interprétation du rêve de l’un par l’intermédiaire d’un autre exige que le rêveur discoure librement à partir des éléments de son rêve, sans quoi aucune chaîne de pensées ayant concouru à la formation du rêve ne peut voir le jour.


3ème scène : le refus de Freud


L’une des fois où Jung se trouvait en position d’interprète d’un rêve de Freud, Jung dit à Freud qu’il serait possible d’en dire bien davantage s’il voulait [lui] communiquer quelques détails supplémentaires relatifs à sa vie privée. Freud lui lança alors un regard plein de méfiance et dit à Jung : « Je ne puis pourtant pas risquer mon autorité ! »[44].


Freud refuse de dire à Jung ce qui lui permettrait d’interpréter son rêve.


Jung raconte qu’à ce moment-là encore la relation qu’il entretenait avec Freud lui était précieuse par-dessus tout, qu’il voyait en Freud la personnalité plus âgée, plus mûre, plus expérimentée et qu’il se voyait comme son fils. Pourtant, le refus de Freud de livrer des éléments de sa vie personnelle, de son intimité, à Jung a pour effet immédiat la perte de l’autorité de Freud sur Jung : A ce moment même, il l’avait perdue !


La meilleure preuve que Freud ait perdu son autorité sur Jung est que juste avant de relater ce moment de séparation, Jung affirme que Freud est incapable de procéder à l’analyse des rêves de Jung pendant ce voyage : J’en eus [des rêves] à cette époque quelques uns d’importants ; Freud, pourtant, n’en put rien tirer[45]. C’est avec condescendance que Jung met cette impuissance de Freud sur le compte d’une défaillance humaine, trop humaine : que Freud, qui passait dix heures par jour avec des patients, se montre incapable d’interpréter les rêves de Jung et que son esprit soit brusquement frappé d’impuissance est quelque peu improbable.



La mise au point de Jung, ou Freud à terre



La violence contre Freud surgit avec fracas dans une lettre de Jung[46] à Freud pourtant bien postérieure à l’événement : la violence de l’épisode n’a pas faibli, trois ans plus tard. Pour Jung, le refus de Freud de se livrer lors de l’essai de l’interprétation du rêve sur le bateau vers l’Amérique est le symbole de tout ce qui allait venir, à savoir leur rupture.


D’abord, Jung commence par accuser Freud de ne pas comprendre la spécificité de son travail et ne pas en comprendre toute la portée scientifique (non seulement vous estimez peu mon travail, mais vous le sous-estimez fort), alors que l’émancipation intellectuelle de Jung est en effet bien avancée trois ans après.

Ensuite, Jung explique cette incompréhension de Freud, voire le mépris intellectuel de celui-ci à son égard, par le morceau de névrose qui reste intact chez Freud : Jung ne désire pas que son travail soit mesuré aux critères de la névrose de Freud. Celui qu’il révérait comme un père n’est donc maintenant qu’un vieux névrosé incapable de saisir la vérité mise au jour par le travail de son ancien fils préféré.

Jung prend pour preuve de son jugement vis-à-vis de Freud, à savoir que celui-ci est névrosé jusqu’à la moelle, un rêve majeur de Freud utilisé dans l’interprétation du rêve. Or l’élaboration de ce rêve fait partie de l’auto-analyse de Freud et lui a permis de fonder son interprétation analytique, de même que Jung a procédé à une longue auto-analyse avant de produire ses idées les plus propres.

Jung a beau ajouter qu’il espère que Freud ne se laissera pas blesser par [sa] nature helvétique, tout d’un bloc : il va tout de même très loin dans le rabaissement de Freud, son autorité est non seulement réduite à néant, mais toute possibilité d’autorité est rendue impossible par son statut de malade, qui présiderait à tous ses jugements. Le père est à terre. Et la violence de Jung montre que la mise à terre de la statue autrefois révérée implique qu’à la motion haineuse toujours présente également dans la relation d’amour il doit être laissé libre cours.


Pour finir, Jung raille en un jugement définitif certaines des élaborations freudiennes, mais surtout l’idée même du refoulé inconscient comme pouvant soutenir une position subjective : Je vous demande une chose : que vous vouliez bien voir en ces propos un effort sincère et ne pas appliquer le critère viennois dévalorisant de la volonté égoïste de pouvoir, où Dieu sait quelles autres insinuations du domaine du complexe paternel…(d’ailleurs comme si cela expliquait quelque chose ! pitoyable théorie).


De l’homme remarquablement intelligent et pénétrant, découvreur d’un accès à l’inconscient, Freud est passé quelques années plus tard dans le regard de Jung à l’auteur névrosé d’une pitoyable théorie.


Ce que reproche Jung à Freud lors de l’épisode de son refus est de placer l’autorité personnelle au-dessus de la vérité[47], de placer l’autorité de Freud le père au-dessus de la vérité de son rêve.


Mais ce reproche est l’envers de celui que Freud adresse à Jung dans un texte destiné à mettre les choses au clair, tout juste après la consommation de leur rupture, en 1914, année de la démission de Jung de la présidence de l’API : Jung est alors une personne qui, incapable de supporter l’autorité d’un autre, était encore plus incapable de s’imposer elle-même comme une autorité et d’ont l’énergie s’épuisait dans la poursuite sans scrupules de ses intérêts personnels[48]. Freud reproche à Jung de placer sa personne au-dessus de la vérité freudienne.


Il reste que le caractère contradictoire de la demande freudienne vis-à-vis de Jung émerge clairement dans ce jugement : se soumettre à l’autorité d’un autre et s’imposer comme une autorité. Freud a en effet demandé à Jung d’être son bras armé et le chef de l’institution analytique internationale à sa place. Lui-même ne goûte guère les responsabilités administratives et politiques, et préfère certainement se consacrer à l’étude et l’élaboration théorique plutôt qu’à ce genre de tracas.


Seulement, voilà, Jung non plus n’avait de goût pour cet assujettissement, non seulement à la responsabilité publique, mais plus profondément à la seule autorité d’un autre. Freud désirait être le Verbe et que Jung soit le missionnaire du texte sacré, tel un fils totalement dévoué à la perpétuation de l’œuvre paternelle. Ce rôle ne pouvait correspondre à la personnalité forte et originale de Jung.


Jung, quant à lui, désirait au départ une figure tutélaire à révérer et qui pourrait le porter jusqu’à lui-même, ce qui constitue également une demande contradictoire. Comment transmettre quelque chose de soi à l’autre sans le modeler à son image, sans prendre la position d’un idéal du moi ? Leur rapport met en scène le malentendu inhérent à la transmission paternelle, que la filiation soit biologique ou choisie. C’est pourquoi l’affirmation de soi exige la séparation.


La relation de Freud et de Jung nous met face à une double demande contradictoire, qui ne pouvait aboutir qu’à une violente rupture.



La première syncope de Freud ou les mauvais augures du voyage en Amérique



Le point de départ commun du voyage en Amérique fut Brême, c’est là que les trois psychanalystes se retrouvèrent. Là se produisit un événement qui fait surgir l’impensé de la relation entre Freud et Jung. Ce dernier le raconte dans son autobiographie :


4ème scène : la première syncope de Freud


Jung annonce qu’elle fut provoquée – indirectement – par [son] intérêt pour les cadavres des marais », à savoir des cadavres d’hommes qui s’étaient noyés dans les marécages ou y avaient été inhumés…dans certaines contrées du nord de l’Allemagne. Il se produit alors un processus naturel de momification. Je repensais à ces cadavres…quand nous étions à Brême, mais mes souvenirs s’embrouillaient quelque peu et je les confondais avec les momies des plombières de Brême. Mon intérêt énerva Freud. « Que vous importent ces cadavres ? » me demanda-t-il à plusieurs reprises. Il était manifeste que ce sujet le mettait en colère, et pendant une conversation là-dessus, à table, il eut une syncope. Plus tard, il me dit avoir été persuadé que ce bavardage à propos des cadavres signifiait que je souhaitais sa mort. Je fus plus que surpris par cette opinion ! J’étais effrayé surtout à cause de l’intensité de ses imaginations qui pouvaient le mettre en syncope.


Freud, en homme sensible à la signifiance du discours de l’autre et aux variations subtiles du transfert, prend acte de ce qu’il interprète comme une pulsion mortifère de Jung à son égard : il pense que Jung le voit déjà comme un cadavre.

Si Jung agit ainsi comme un fils se débattant de cette identification embarrassante à son idéal, Freud réagit en psychanalyste en lui délivrant son interprétation. Une dissymétrie apparaît clairement dans leur rapport personnel.


Une autre interprétation de cette syncope relève de la maladie de ceux qui échouent devant le succès[49] que représente la diffusion des idées freudiennes dans le nouveau monde. Ce phénomène a été bien analysé par Freud. Il reste que ce succès est du à l’entrée de Jung dans sa vie !


C’est en tant que savant que Freud analyse l’émancipation théorique de Jung, faisant ainsi l’impasse sur la position difficile dans laquelle il a mis Jung peu après leur rencontre, à savoir dans celle de l’héritier : Jung insiste sur le droit historique de la jeunesse de secouer les chaînes que voudrait lui imposer la vieillesse tyrannique, immobilisée dans ses conceptions rigides. L’histoire montre qu’aucun de nous ne peut prévoir le jugement définitif que l’humanité portera sur nos efforts théoriques….Après tout, si l’on veut savoir si un geste est juvénile, il faut considérer non les années de son auteur, mais le caractère même de l’acte[50].


Si Jung agit en tant que fils rebelle à la sujétion freudienne, Freud s’amuse de l’assimilation abusive de la jeunesse du corps et de celle de l’esprit et donne à sa dissension avec Jung une perspective historique avec pour seul critère celui de la validité scientifique. Nous verrons bien, lui rétorque le vieux Freud d’alors 58 ans, qui gagnera la course à la vérité.



Europe versus America



Ce genre de discussions ne peut que produire une tension certaine entre les participants de ce voyage, qui est pourtant la réalisation inespérée dix ans avant pour le fondateur de la psychanalyse. D’autres obstacles que le vœu de mort supposé de Jung à son égard pèsent sur ce voyage.

En effet, l’Amérique est appelée par Freud la Dollarie, la Maudite Amérique[51] : l’Amérique représente à la fois une opportunité d’internationalisation de la psychanalyse et une menace. Pour deux raisons : une menace sur le caractère profane que défend Freud (nul besoin d’être médecin pour devenir psychanalyste) et une menace sur le système de valeurs impliqué par sa recherche et sa pratique. Celles-ci sont opposées à la recherche de la thérapie la plus évaluable et la plus courte possible. Des traits fondamentaux de la mentalité américaine sont contraires à l’esprit de la psychanalyse freudienne : dans le pragmatisme et le behaviorisme, toute la misère de la mentalité américaine est devenue manifeste[52], nous dit Freud.


Aujourd’hui encore, ces deux mentalités s’affrontent, par exemple au sujet du traitement des TOC ou de l’autisme : la psychanalyse à l’européenne exige de passer du comportement aux processus psychiques internes.


L’Amérique était pour Freud une erreur, une erreur gigantesque sans doute, mais quand même une erreur[53].


A la dissension qui apparaît entre Freud et Jung dans leur rapport à l’Amérique peut être conférée la dimension du symbole de l’opposition entre deux rapports de la vérité scientifique et de la société.

C’est bien en tant que psychanalyste que Jung eut du succès en Amérique mais pour autant que, de son propre aveu, il lui a fait subir des modifications qui sont pour Freud autant d’attentats contre la vérité : en 1912, Jung se vantait d’avoir, par les modifications qu’il avait fait subir à la psychanalyse, vaincu la résistance qu’elle rencontrait de la part d’un grand nombre de personnes qui, jusqu’alors, n’avaient rien voulu en savoir. Je lui ai répondu que je ne voyais là aucun titre de gloire, que plus il sacrifierait de vérités si péniblement acquises par la psychanalyse, plus il la rendrait acceptable au grand public…J’avoue avoir vu dès le début dans « ce progrès » une concession excessive et dangereuse aux exigences de l’actualité[54].


L’application de la psychanalyse freudienne en Amérique a davantage servi à conformer l’individu aux normes sociales qu’à rendre l’individu à lui-même[55].


Ainsi il est plutôt bon signe pour la psychanalyse que le grand public ne veuille rien en savoir. Le galvaudage des concepts forts élaborés par Freud, les motions impliquées par le complexe d’Œdipe par exemple (désirs érotique et meurtrier vis-à-vis des parents), leur fait perdre de leur force. Car ils sont pris comme des ritournelles et non comme propres à déchirer la croyance spontanée de l’homme en lui-même. Ainsi la psychanalyse freudienne en tant que porteuse de vérité n’est pas tout à fait compatible avec l’idéal de réussite sociale : …plus vous vous éloignez des nouveautés de la psychanalyse, plus vous êtes sûr des applaudissements[56], menace Freud dans une lettre à Jung en 1912.

La résistance contre la psychanalyse s’enracine dans la résistance contre le refoulé, bien moins acceptable que ce que sa version émoussée laisse entendre.


Par exemple, l’oubli de ses propres manifestations sexuelles lorsque l’on était enfant ne prouve pas que ces manifestations n’ont jamais existé : cette amnésie est l’œuvre du refoulement. C’est parce que l’on ne veut pas penser à ces choses en ce qui nous concerne que l’on ne veut pas entendre ce que cherche à dire la psychanalyse. Le refoulement n’est pas seulement individuel, il est aussi social.

Autre exemple, l’infanticide à la suite du déni de grossesse produit le scandale et la sidération dans l’opinion publique : or il illustre l’absence d’instinct maternel et la nécessaire construction du désir maternel, toutes choses que connait bien le psychanalyste.

C’est par les déviations par rapport à la normalité que peuvent être connues les conditions de la normalité : c’est quand l’on étudie les cas où cela ne marche pas que l’on peut apprendre à connaître comment cela marche habituellement.


Jung peut ainsi résister contre la mise au jour du désir de meurtre de Freud car il n’a pas encore accepté de l’abandonner.


Il ne participera d’ailleurs pas au Congrès international de 1912 car il sera alors en Amérique afin de faire de nouvelles conférences : il est pourtant le président de l’association qui organise le Congrès !



Le rêve des deux crânes de Jung, ou l’opposition entre l’inconscient freudien et l’inconscient jungien



L’un des rêves que Jung eut lors de leur voyage commun fut important pour lui car il le conduisit pour la première fois à la notion d’« inconscient collectif ». Il le raconte 50 ans plus tard[57] :


5ème scène : le rêve des deux crânes de Jung



je me trouvais dans une maison à deux étages…J’étais à l’étage supérieur…Aux murs, de précieux tableaux étaient suspendus…je pensais : « Pas mal ! »…Je descendis l’escalier et arrivai au rez-de-chaussée. Là tout était plus ancien : cette partie de la maison datait du XVè ou du XVIè siècle. L’installation était moyenâgeuse et les carrelages de tuiles rouges. Tout était dans la pénombre. J’allais d’une pièce dans une autre, me disant : je dois maintenant explorer la maison entière ! Je descendis [un escalier de pierre conduisant à la cave] et arrivai dans une pièce très ancienne, magnifiquement voûtée. Je reconnus…que les murs dataient de l’époque romaine. Mon intérêt avait grandi au maximum…Je…tirai [un anneau dans une dalle] : la dalle se souleva, là encore se trouvait un escalier fait d’étroites marches de pierre, qui conduisait dans la profondeur…je parvins dans une grotte rocheuse, basse. Dans l’épaisse poussière qui recouvrait le sol étaient des ossements, des débris de vases, sortes de vestiges d’une civilisation primitive. Je découvris deux crânes humains, probablement très vieux, à moitié désagrégés.


Seuls les deux crânes intéressèrent Freud et Jung comprit où Freud voulait en venir (souvenons-nous, la pitoyable théorie sans pouvoir explicatif et appliquée sans distinction) : de secrets désirs de mort y seraient cachés. Freud pense que Jung veut le tuer symboliquement, en tant que maître intellectuel et père spirituel.


Jung ment alors à Freud afin de le laisser se réfugier dans sa propre doctrine. Selon lui, Freud est désemparé en présence de rêves de cette sorte, lui, le fondateur de l’interprétation psychanalytique des rêves !

Ce qui apparaît clairement ici est l’abîme trop profond[58] entre Freud et Jung pour que Jung puisse s’ouvrir à Freud de ce qui peut être découvert par ce rêve. Jung va le découvrir, lui, il s’agit de l’existence d’un a priori collectif de la psyché personnelle, des vestiges d’archétypes[59].


Les deux interprétations concurrentes du rêve de Jung font apparaître d’abord que la psychanalyse freudienne n’a plus de pouvoir mutatif sur Jung, ne l’interroge plus, ne le transforme plus, bloque son travail au lieu de le soutenir : la mutation de la teneur du transfert de Jung à Freud vide le discours freudien de toute pertinence pour Jung.


C’est que, avant que d’être un corps théorique pouvant donner lieu à une doctrine jugée sur l’autel de l’histoire, la vérité que l’on peut accorder à la psychanalyse a d’abord pour critère l’efficacité sur un sujet de l’expérience qu’est la cure analytique avec un autre, le psychanalyste, investi d’un savoir supposé sur le symptôme du patient. La vérité de la psychanalyse est dépendante du transfert, transfert symptômatique ou transfert de travail, c’est pourquoi la conviction du psychanalyste quant à l’existence de l’inconscient freudien s’acquiert sur le divan et non dans des livres.


Le rêve des deux crânes signe la rupture de Jung d’avec la psychanalyse freudienne dans la mesure où c’est une autre sorte d’inconscient qu’y découvre Jung : un inconscient collectif, dont les symboles prennent la forme des images culturelles mais aussi spirituelles[60]. Cet inconscient n’a pas du tout la même dynamique que l’inconscient freudien.


Il s’agit du rêve de la discorde, plus même, comme le dit Jung, du rêve de l’abîme entre deux penseurs et entre deux hommes.



La deuxième syncope de Freud, ou quand l’émancipation de l’un passe dans le corps de l’autre



Lors du Congrès de psychanalyse de Munich en 1912, une belle scène incarne la séparation profonde de Freud et de Jung et symbolise le retournement du Freud père tout-puissant en père tué et porté par le fils qui invente une autre psychanalyse. Jung la raconte en 1961[61] :


6ème scène : la deuxième syncope de Freud


Je ne sais qui avait mis la conversation sur Aménophis IV ; on soulignait que, par suite de son attitude négative à l’égard de son père, il avait détruit les cartouches de celui-ci sur les stèles et que, à l’origine de la création importante par lui d’une religion monothéiste, était un complexe paternel. Cela m’irrita et je tentai de montrer qu’Aménophis savait été un homme créateur et profondément religieux, dont on ne pouvait expliquer les actes par ses résistances personnelles à son père. Au contraire, il avait tenu le souvenir de son père en honneur et son zèle destructeur ne s’adressait qu’au nom du dieu Amon qu’il fit effacer partout, donc aussi sur les cartouches de son père Amon-Hotep. D’ailleurs, d’autres pharaons avaient remplacé, sur des monuments et des statues, les noms de leurs ancêtres réels ou divins par le leur…Mais ils n’avaient inauguré ni un nouveau style ni une nouvelle religion.


A ce moment Freud s’écroula de sa chaise, sans connaissance. Nous l’entourâmes sans savoir que faire. Alors je le pris dans mes bras, le portai dans la chambre voisine et l’allongeai sur un sofa. Déjà, tandis que je le portais, il reprit à moitié connaissance et me jeta un regard que je n’oublierai jamais, du fond de sa détresse. Quoi que ce soit qui puisse avoir par ailleurs contribué à cette faiblesse – l’atmosphère était très tendue [la syncope de Brême avait déjà eut lieu]-, ces deux cas ont en commun la fantaisie du meurtre du père.



Freud tombe sous le coup de la signification de l’intérêt de Jung pour le fils qui a trahi la mémoire de son père. Il applique cette intention à Jung vis-à-vis de lui. Il pense qu’il veut le trahir et le reléguer aux oubliettes : faire de sa pensée une pensée obsolète.


Il n’est que de noter que le nom du héros sur lequel porte la dissension entre Freud et Jung est Aménophis pour donner le signe de ce qui se joue entre eux deux à ce moment-là. Jung à la fois donne le sens de meurtre du père à la syncope de Freud et ne s’y reconnaît pas. Il pourrait s’agir d’une dénégation de la part de Jung.

De toute façon, le contexte et l’objet de leur discussion incarnent suffisamment la mort de leur rapport père-fils.

L’on peut dépasser le père et devoir le porter dans ses bras sans que les relations avec lui cessent, mais pas lorsque le fils porte la responsabilité du fonctionnement de l’institution du père.

Jung avait nié l’interprétation du discours sur les cadavres de Brême comme signifiant un désir de mort à son égard. Il ajoute à son récit de l’affaire Aménophis qu’en effet il ne désirait pas être le successeur de Freud car ce rôle allait à l’encontre de [sa] conviction intime[62].


L’on peut ajouter que le premier biographe de Freud donne une autre version du contexte direct de la syncope de Freud : Freud aurait reproché à deux savants suisses de publier dans des revues de leur pays certains travaux psychanalytiques sans que son nom y fut mentionné. Jung répondit que cette mention aurait été inutile puisque tout le monde était bien au courant…Freud insista et prit la chose d’une façon assez personnelle…Le robuste Jung le porta sur un divan du salon où il ne tarda pas à reprendre connaissance. En revenant à lui les premières paroles qu’il prononça nous parurent bizarres : « Comme il doit être agréable de mourir »[63].


Remarquons que dans cette version demeure l’idée de l’effacement du nom du père, donc l’enjeu de la postérité de la psychanalyse articulée à Jung.

La phrase que Jones attribue à Freud entérine l’interprétation selon laquelle il comprend que l’avenir de la discipline qu’il a fondée ne passera pas par celui qu’il avait choisi. Car il est mort pour Jung en tant que figure paternelle autoritaire.

Jones ajoute que Freud lui aurait expliqué a posteriori que sa syncope a pour fond la répétition d’un symptôme similaire éprouvé en relation avec son précédent ami, Fliess, avec lequel il avait entretenu des rapports affectifs très forts : Il y a, au fond de toute cette affaire, un problème homosexuel non résolu[64]. D’où l’on voit que Freud n’a pas peur d’affronter ses propres pulsions.



Deux conceptions du père et la source de la religion



Freud et Jung travaillent tous deux, dans les années 1910, à la question de la source de la religion. Ils vont parvenir à deux conceptions très différentes de cette source. De fait, c’est aussi le rapport à la figure du père qui est différent pour l’un et pour l’autre.


Cette différence n’est pas sans conséquence sur leur rapport : ce que Freud attribue à un désir meurtrier vis-à-vis de lui-même comme père n’a pas exactement la même pertinence dans l’univers de Jung. Car celui-ci ne se reconnaît pas dans le monde patriarcal de Freud[65]. Jung a affirmé lors de ses Conférences que ce désir apparemment si dangereux [de tuer le père] est généralement anodin[66] ! Freud et Jung ont ainsi des idées opposées de ce qu’est un père et du rapport du fils au père.


Pour Freud, la formation de la religion doit être placée sur le terrain du complexe paternel exclusivement et le père originaire, redouté et haï, vénéré et envié, devint lui-même le modèle de dieu[67]. Toute expérience religieuse sera basée sur une dynamique de culpabilité venant du complexe d’Œdipe – le domaine des pères[68]. Et l’on sait déjà ce que Jung pense au fond de la portée de ce complexe.


Jung, quant à lui, pense que Freud oublie le principe féminin[69]. C’est pourquoi il annonce à Freud, qui s’inquiète du séjour de Jung dans ce qu’il appelle le nuage religieux-libidineux, qu’il tente d’élaborer tous les problèmes qui prennent leur issue dans la libido incestueuse envers la mère, ce qui implique une descente aux enfers au royaume des Mères[70]. Jung, au contraire de Freud, insiste, non sur le père seul, mais sur le couple père/mère comme constellation archétypique[71].


Lorsqu’il ajoute que le fruit de ses recherches sera à porter au bénéfice de la gloire de la psychanalyse, l’on peut dire qu’il sous-estime l’enjeu de la différence de leurs approches. La réassurance qu’il veut apporter à Freud, en février 1912, est le reliquat de son amour pour lui.


Ce fruit sera bien à apporter au bénéfice d’une psychanalyse, mais celle de Jung, et non celle de Freud.


Comme le dit Jung, la condition de sa collaboration avec Freud est le renoncement à [son] propre jugement et le refoulement de sa critique[72] : il en est ainsi car il est investi de l’avenir de la psychanalyse freudienne. En somme, son émancipation intellectuelle signe la fin de leur relation.


Il faut noter que ces deux pensées n’ont pas la même origine clinique : la pratique de Jung est d’abord celle de la psychose, celle de Freud a pour origine la névrose.

La théorie psychanalytique provient en effet de la clinique et non d’une pensée abstraite et déjà toute faite : c’est uniquement en pratiquant la psychanalyse avec des patients que les idées sur ce qui explique leurs symptômes voient le jour. C’est pourquoi celui qui apprend de celui qui a des hallucinations et éprouve des épisodes délirants ne va pas produire la même théorie du psychisme que celui qui apprend à partir des névrosés de guerre ou de ceux qui ont des phobies.


Le rapport au père n’est d’ailleurs pas du tout le même dans la névrose et la psychose : le nom-du-Père est déficient dans la psychose, ce qui n’est pas le cas dans la névrose.



Le rêve du chevalier de Jung, ou le conflit sur la libido et l’inceste



L’ouvrage de Jung sur la libido, les Métamorphoses et symboles de la libido, est publié en 1912, alors que leur relation est déjà en péril. La rédaction de cet ouvrage signe la rupture théorique d’avec Freud : n’oublions pas que Freud avait instamment prié Jung de ne jamais abandonner la théorie sexuelle freudienne, c’est-à-dire la théorie de la libido, car elle était le bastion contre le flot de vase noire de l’occultisme[73], autant dire que la théorie de la libido de Freud est le bastion contre Jung !


Pendant la rédaction de cet ouvrage, Jung eut le rêve suivant, qui indiquait sa rupture avec Freud[74] :


7ème scène : le rêve du douanier et du chevalier



…dans une contrée montagneuse, au voisinage de la frontière austro-helvétique. C’était vers le soir, je voyais un homme d’un certain âge revêtu de l’uniforme des douaniers de la monarchie impériale et royale. Un peu courbé, il avait une expression morose, un peu mélancolique et agacée…l’une des personnes présentes me fit savoir que ce vieillard n’était pas du tout réel, c’était l’esprit d’un employé des douanes mort des années auparavant. « Il est de ces hommes qui ne pouvaient pas mourir », disait-on.

…après un hiatus, venait une deuxième partie remarquable. Je me trouvais dans une ville d’Italie, à l’heure de midi…Un soleil brûlant inondait les ruelles…C’était Bâle…C’était l’été…et tout baignait dans une vive lumière…Au milieu de ce flot humain, marchait un chevalier revêtu de toute son armure. Il…venait vers moi…il était complètement invisible pour les autres. Quelqu’un lui dit « …c’est une apparition qui a lieu régulièrement ;…depuis très longtemps (j’eus l’impression que c’était depuis des siècles), et chacun le sait ».


Jung se voit lui-même comme plein de vie, et voit Freud comme déjà mort même si celui-ci ne le sait pas encore.

Jung commentant son rêve fait l’analogie, d’une part, entre le vieux douanier décédé et fantomatique et Freud, d’autre part, entre le monde du chevalier et le sien propre, au sens le plus intime. Ce dernier n’avait guère de rapports avec celui de Freud. Il s’agit de représentations opposées. Jung se rêve comme plein de vie et d’une réalité parfaite, alors que Freud est une apparition en train de s’évanouir.


L’on ne saurait mieux figurer la prise en main par Jung de son propre avenir théorique et de ce qu’elle implique, à savoir la rupture d’avec Freud.


Jung ajoute qu’à l’époque il tenait encore Freud en haute estime mais que son attitude était critique[75], cette duplicité était encore inconsciente et l’inconscient à la base de la formation du rêve le poussait à prendre acte de lui-même.


Le conflit théorique majeur qui éclate à ce moment-là a pour objet le concept de libido et la conception de l’inceste.

De même que Freud cache une partie de son travail sur le complexe paternel et l’origine de la religion[76], Totem et tabou, car il savait que les résultats de ce travail allaient le séparer, Jung savait par avance qu’un certain chapitre des Métamorphoses et symboles de la libido lui coûterait l’amitié de Freud[77]. Freud et Jung affrontent les difficultés du transfert de transmission et de filiation.


Pour Jung, la libido est assimilée à la force pulsionnelle psychique en général, à l’énergie psychique, elle n’est plus seulement sexuelle : Je détruis l’illusion selon laquelle l’école psychanalytique aurait un concept de libido illustré et bien compris et je dis que la libido est…une pure hypothèse[78]). La libido est un concept approximativement quantitatif[79], il lui refuse toute détermination qualitative, nommément sexuelle. Pour Freud, l’on renonce alors à tout l’acquis de l’observation psychanalytique depuis ses débuts[80].


De même, l’inceste est réduite pour Jung à un symbole (L’interdiction de l’inceste est une simple formule ou cérémonie d’expiation dans une chose sans valeur[81]), alors qu’il est pour Freud au fondement du refoulé inconscient et de la formation du complexe d’Œdipe, soit de la structuration de la psyché humaine.


Ainsi ils commencent à se différencier naturellement en tant que chercheurs, ils finiront pas s’affronter dans les textes eux-mêmes. Leur rivalité a conduit Freud à introduire sa critique de la position jungienne sur la libido à de nombreuses reprises dans son œuvre.



Le recul de Jung devant la sexualité et la fin de leur histoire commune



Dans les années 1910, la psychanalyse, freudienne, puisque c’est la seule qui existe à ce moment-là, était très attaquée par les institutions scientifiques.

Jones rapporte qu’un célèbre neurologue, au Congrès de neurologie de Berlin en 1910, proposa de boycotter tous les établissements où les vues de Freud seraient tolérées. Ses idées et sa personne étaient l’objet du plus virulent opprobre : A cette époque, Freud et ses partisans furent considérés non seulement comme des pervers sexuels, mais encore comme des psychopathes obsédés ou paranoïaques. Pour la communauté, ils constituaient une menace réelle. Les théories freudiennes incitaient les gens à se débarrasser de toute contrainte, à revenir à un état de licence et de sauvagerie primitive. La civilisation elle-même était, par là, en danger…l’oeuvre de Freud était pure pornographie[82].


La condamnation morale de la psychanalyse était fondée par un malentendu : la psychanalyse met au jour les pulsions refoulées qui entravent la puissance de vie d’un sujet, elle ne promeut pas leur déchaînement. Sur un malentendu nécessaire : la civilisation implique la répression des pulsions. Et si le prix à payer de la civilisation est justement le sacrifice de la satisfaction pulsionnelle, la poussée, elle, ne cesse pas pour autant son emprise sur l’individu, ce qui est difficile à entendre.


Freud en 1914 dit à Jones, en visant Jung : Celui qui promettra à l’humanité de la délivrer de l’embarrassante sujétion sexuelle, quelque sottise qu’il choisisse de dire, sera considéré comme un héros[83].


Cette condamnation ne tarda pas à avoir des répercussions sur le groupe suisse (de articles de presse quotidiens dénoncèrent les perversités viennoises[84]) et le courage dont Jung fit preuve lorsqu’il mit en péril sa carrière universitaire en entrant en contact direct avec Freud ne se reproduisit plus, d’ailleurs l’évolution de sa théorie ne l’exigeait plus.


Jung est d’ailleurs en accord avec le jugement social. Dans une lettre à Jones de 1909, il le lui confie : Il vaudrait mieux ne pas pousser au premier plan la théorie de la sexualité. J’ai beaucoup d’idées là-dessus, particulièrement sur les côtés éthiques de la question. Je crois que proclamer publiquement certaines choses, ce serait scier la branche sur laquelle repose la civilisation ; on sape les tendances à la sublimation. Jung trouve inutile de laisser les patients s’attarder sur des détails répugnants ; il devenait ensuite fort désagréable de les rencontrer dans le monde.


A l’opposé se trouve la position de Freud, qui sait que la place du psychanalyste ne souffre d’aucune concession à la morale sociétale, sans quoi la vérité serait étouffée, et le thérapeute reproduirait les mécanismes du refoulement. La psychanalyse, quoi qu’on ait pu en dire, est fondamentalement subversive et la plus éloignée qui soit d’une discipline bourgeoise.


D’ailleurs, le psychanalyste et son patient n’ont pas une relation dans le monde, ils ont une relation uniquement dans le transfert. Hors du monde quotidien et social.

Le transfert est le processus par lequel le patient investit le psychanalyste d’un savoir sur son symptôme. C’est ce qui va lui permettre de ré-écrire son histoire à son propre compte afin qu’il ne soit plus empêché de vivre/aimer/travailler à cause de ce symptôme.

Le travail de la cure doit permettre au patient de trouver son propre désir. Les goûts, les désirs, les habitudes, le statut social du psychanalyste n’ont rien à faire avec le patient : c’est pour ne pas être un obstacle à ce travail que le patient doit en savoir le moins possible sur le psychanalyste en tant que personne.


Dans une lettre de 1910 à un collègue pasteur et au sujet d’une analyse que celui-ci conduit, Freud l’exprime crûment : Votre analyse pâtit d’une faiblesse inhérente à la vertu. C’est le travail d’un homme hyper comme il faut qui se sent obligé d’être réservé. Or les questions psychanalytiques ne souffrent aucune réserve…Il faut devenir mauvais, dépasser les bornes,…se comporter à la manière de l’artiste qui s’achète des couleurs avec l’argent du ménage ou qui brûle le mobilier afin de chauffer l’atelier pour son modèle. Sans de pareils délits, rien de bon ne saurait s’accomplir[85].


Leurs dissensions sont ainsi profondes et définitives.


Pourtant, l’enjeu de la rupture avec Jung est pour Freud d’une importance majeure : il n’y va de moins rien que de la survie ou de l’enterrement de la psychanalyse.

Freud pouvait s’accommoder d’une certaine dose de différence théorique, il dit en effet en juin 1912 à Jung quant à la libido que Si nous ne pouvons tout d’abord pas tomber d’accord, il n’y pas lieu d’admettre que ce différend scientifique portera tort à nos relations personnelles[86]. Mais il arrive un moment où la rupture des relations personnelles et institutionnelles est pour Jung indispensable et pour Freud inévitable.


La lettre de rupture de Jung date du 27 octobre 1913 et prend pour occasion un propos de Freud qui lui serait parvenu par un autre : J’ai appris par le Dr Maeder que vous doutiez de ma bona fides. J’aurais attendu que vous me disiez directement une chose aussi grave. Comme c’est là le reproche le plus grave que l’on puisse élever à l’égard de quelqu’un, vous me rendez ainsi tout collaboration future avec vous impossible[87].


Il est intéressant que la bonne foi ou mauvaise foi soit en jeu dans ce dernier échange personnel, car la bonne foi est ce que l’on attend de l’autre en lequel l’on place ses attentes et auquel on s’adresse, ce que l’on attend de l’ami, du père ou du psychanalyste, plus profondément ce que l’on attend de celui qui garantit le champ du vrai, tel le dieu cartésien.


A de nombreuses reprises Jung et Freud ont pu faire preuve d’un travestissement de leur pensée, pour les raisons qui furent les leur, espoir dans un successeur pour Freud, espoir dans un soutien paternel pour Jung, peut-on pour autant assimiler les concessions inévitables dans la relation à l’autre à de la mauvaise foi ?

Les deux hommes s’aimaient.

Et si d’autres élèves de Freud purent conserver un rapport amical avec Freud et construire une œuvre personnelle, la teneur paternelle du rapport de Jung à Freud et la nature de l’intérêt intellectuel de Jung (il ne concevait pas la psychanalyse comme une fin, mais comme un moyen qu’il fallait faire servir à de plus vastes synthèses[88]) ont détruit cette possibilité.


La différence entre ce que Freud attendait de lui et ce qu’il pouvait lui donner est devenue insupportable pour Jung, en quoi l’on pourrait dire que cette rupture constitue un acte de bonne foi vis-à-vis de lui-même et que ce décalage, une fois authentifié par l’autre, à savoir Freud, précipite l’acte qui l’entérine.


Les Viennois ont encore besoin des Suisses, c’est pourquoi Jung va se trouver réélu comme président au Congrès de 1913 alors que leurs différends sont patents et leur séparation intellectuelle et personnelle avérée. Les Viennois ne voteront pas contre Jung et utiliseront des bulletins blancs afin de seulement s’abstenir de soutenir sa réélection. Ce n’est qu’en 1914 que Jung démissionnera, qu’il quittera l’API. Sa pensée trouvera ensuite un écho international retentissant.


Freud, quant à lui, trouvera un soutien personnel très important dans la constitution d’un comité composé de psychanalystes proches de lui, il sait alors que la postérité de la psychanalyse lui survivra. La bonne renommée de sa personne et de sa théorie, pas toujours, et pas partout.



PLAN ET RESUME DU DUEL



Contexte de la rencontre : la solitude de Freud


Au début du siècle, Freud, malgré la publication de ses ouvrages fondamentaux, connaît une solitude intellectuelle intense.


Entrée en scène de Jung dans la vie de Freud


Jung, que 19 ans séparent de Freud, s’efforce d’appliquer les idées de Freud au sein de la fameuse clinique psychiatrique de Zurich dans lequel il est assistant. Il risque sa carrière universitaire lorsqu’il entre en contact avec Freud en 1906, du fait de l’opprobre qui pèse sur les hypothèses de ce dernier à l’époque.


Enjeux de la rencontre


Pour Freud, la validation de ses hypothèses passe par leur application en psychiatrie et leur postérité exige l’adhésion d’un brillant psychiatre étranger tel que Jung. Pour Jung, il fut heureux de trouver dans la pensée de Freud, d’une part, un moyen de s’émanciper de la tutelle compliquée de son maître Bleuler, d’un caractère difficile, d’autre part, une méthode d’investigation qui correspondait à son expérience de l’inconscient et lui permettait de penser autrement la psychose de ses patients. Il a reconnu le génie de Freud et y a vu une opportunité de construire sa propre théorie.


Des débuts prometteurs…


Les deux hommes sont séduits l’un par l’autre. Freud est impressionné par les qualités personnelles et par l’enthousiasme de Jung. Jung trouve Freud extraordinairement intelligent, pénétrant et remarquable : c’est la rencontre la plus importante de sa vie. Freud lui confie rapidement des rôles stratégiques de première importance : la présidence de l’association psychanalytique internationale et la direction de la publication des essais de psychanalyse.


Freud, père et maître


Rapport père/fils : Freud adopte Jung comme fils aîné, le sacre successeur et prince héritier de la discipline dont il est roi et fondateur. Jung investit Freud comme une figure paternelle : sa vénération pour Freud a le caractère d’un engouement passionné et religieux. La tentation paternelle est accentuée par le besoin qu’avait Jung de trouver une figure paternelle qu’il pourrait respecter, ce qui n’était pas le cas de son propre père, mort lorsqu’il avait 21 ans et à l’autorité duquel il n’a plus cru dès son adolescence.



1ère scène : le rêve éveillé de Jung. Depuis ce rêve, la possibilité d’une obéissance aveugle à n’importe quelle figure d’autorité était devenue impossible pour Jung. Ainsi, si Jung investit Freud d’une autorité sacrée, c’est en tant qu’il attend de Freud qu’il l’accompagne dans son devenir de chercheur libre et original.


Conditions du duel : Le duel père-fils qui va les opposer prend en partie sa source dans la demande impossible de Jung d’être à la fois élève et théoricien original. Par ailleurs, Freud demande à Jung de prendre la responsabilité politique du mouvement psychanalytique à sa place. Or le fils préféré choisi par Freud est le fils étranger à Vienne, ce qui sert les intérêts de la psychanalyse mais crée des dissensions avec le cercle viennois, voire une contradiction avec l’esprit même de la psychanalyse. Et Jung est bien décidé à suivre sa propre voie intellectuelle.


L’esprit frappeur, ou le rationnel contre le mystique


Un épisode qui eut lieu lors de l’une de leurs rencontres à Vienne marque la différence de leur complexion intellectuelle : 2ème scène : l’esprit frappeur. Jung interprète un craquement de l’armoire-bibliothèque comme un phénomène signifiant d’un phénomène interne. Freud y oppose la nécessité de pouvoir vérifier le rapport de la cause et de l’effet, en vertu de la méthode scientifique. Ce sont deux tempéraments personnels et théoriques qui s’opposent lors de cet épisode.


Elément du duel : Le spiritiste s’oppose au matérialiste.


Rapport père/fils : Dans la lettre qui suit cet épisode, Jung affirme que la dernière soirée passée chez Freud l’a libéré du sentiment oppressant de son autorité paternelle. Le même soir, Freud l’a formellement adopté comme fils aîné et héritier et c’est dans le rôle du père qu’il répond à Jung au sujet des fantômes frappeurs de coups. Freud maintient donc la tonalité paternelle envers Jung tandis que ce dernier se débat dans son rapport contradictoire à la figure paternelle.


Le rêve de Freud en partance pour le nouveau monde, ou la perte de la confiance de Jung en Freud


3ème scène : le refus de Freud. Freud refuse de donner à Jung des détails relatifs à sa vie privée afin que celui-ci puisse interpréter son rêve. Cet épisode a lieu sur le bateau qui les conduit pour la première fois en Amérique afin de donner des conférences de psychanalyse. Il dit à Jung ne pas vouloir risquer son autorité.


Elément du duel : De l’homme remarquablement intelligent et pénétrant, découvreur d’un accès à l’inconscient, Freud est passé dans le regard de Jung à l’auteur névrosé d’une pitoyable théorie.


Rapport père/fils : Jung dit qu’au moment même du refus de Freud, Freud avait perdu toute autorité sur lui et que ce qu’il a vécu là avec Freud est le facteur le plus important de sa relation avec lui, le symbole de leur rupture à venir. Lorsqu’il lui en parlera, il niera tout rapport entre sa réaction et le domaine du complexe paternel, qui serait l’obsession de Freud mais sans pertinence en ce qui regarde Jung.


La mise au point de Jung, ou Freud à terre


Elément du duel : Ce que reproche Jung à Freud lors de l’épisode du bateau est de placer son autorité personnelle au-dessus de la vérité, de placer l’autorité de Freud le père au-dessus de la vérité du rêve. Selon Freud, Jung est une personne qui, incapable de supporter l’autorité d’un autre, était encore plus incapable de s’imposer elle-même comme une autorité.


Rapport père/fils : Freud désirait être le Verbe et que Jung soit le missionnaire du texte sacré, tel un fils totalement dévoué à la perpétuation de l’œuvre paternelle. Ce rôle ne pouvait correspondre à la personnalité originale de Jung.


La première syncope de Freud ou les mauvais augures du voyage en Amérique


4ème scène : la première syncope de Freud. Freud est persuadé que le bavardage de Jung à propos des cadavres de Brême signifie qu’il souhaite sa mort.


Elément du duel : se produit un événement qui fait surgir l’impensé de la relation entre Freud et Jung, impensé que Jung nie farouchement.


Rapport père/fils : le fils a du mal à assumer de devoir tuer le père afin de s’émanciper de sa tutelle.


Europe versus America


L’Amérique est l’effet de l’entrée de Jung dans le mouvement psychanalytique de Freud, c’est-à-dire la conséquence de l’internationalisation et du succès de sa pensée, ce qu’il a ardemment souhaité. Elle est pourtant appelée par Freud la Dollarie, la Maudite Amérique, une erreur, une erreur gigantesque, mais quand même une erreur.


Elément du duel : Jung se vante d’avoir, par les modifications qu’il a fait subir à la psychanalyse, vaincu la résistance qu’elle rencontrait de la part d’un grand nombre de personnes. Freud n’y voit là aucun titre de gloire : plus il sacrifierait la vérité de la psychanalyse, plus il la rendrait acceptable au grand public. Jung et sa théorie s’épanouiront au nouveau monde alors que la pensée freudienne y sera dénaturée.


Rapport père/fils : le fils accomplira ce que le père souhaitait, mais ce succès exige la trahison de la théorie du père et de la mission qu’il lui avait confiée, à savoir de la faire durer au-delà de la mort de son fondateur.


Le rêve des deux crânes de Jung, ou l’opposition entre l’inconscient freudien et l’inconscient jungien


5ème scène : le rêve des deux crânes de Jung. Ce rêve conduit Jung pour la première fois à la notion d’inconscient collectif, très différente de celle de l’inconscient freudien.


Elément du duel : il s’agit du rêve de la discorde, plus même, comme le dit Jung, du rêve de l’abîme entre deux penseurs et entre deux hommes.


Rapport père/fils : Seuls les deux crânes intéressèrent Freud et Jung comprit où Freud voulait en venir : de secrets désirs de mort à l’égard de lui en tant que père y seraient cachés. Jung ne peut pas s’ouvrir à Freud de ce qui peut être découvert par ce rêve : la teneur négative du transfert de Jung à Freud vide le discours freudien de toute pertinence aux yeux de Jung.


La deuxième syncope de Freud, ou quand l’émancipation de l’un passe à nouveau dans le corps de l’autre


6ème scène : la deuxième syncope de Freud. La scène incarne la mort de leur rapport père-fils, ne serait-ce que par le contexte et l’objet de leur discussion.


Elément du duel : cette scène incarne la séparation profonde de Freud et de Jung comme interprètes et comme théoriciens. Jung ne désire pas être le successeur de Freud car ce rôle va à l’encontre de sa conviction intime.


Rapport père/fils : elle symbolise le retournement du Freud père tout-puissant en père tué et porté par le fils, qui invente une autre psychanalyse que la sienne. Freud est mort pour Jung en tant que figure paternelle autoritaire.


Deux conceptions du père et la source de la religion


Elément du duel : les conceptions de Freud et Jung quant à l’origine de la religion sont opposées (centrées sur le père pour Freud, sur le couple père/mère pour Jung). Toute expérience religieuse est basée pour Freud sur une dynamique de culpabilité venant du complexe d’Œdipe, Jung lui donnera une portée bien plus générale.


Rapport père/fils : Jung ne se reconnaît pas dans le monde patriarcal de Freud. Ce qui implique que selon lui le désir de tuer le père est anodin.


Le rêve du chevalier de Jung, ou le conflit sur la libido et l’inceste


7ème scène : le rêve du douanier et du chevalier. Pendant la rédaction de l’ouvrage de Jung qui élabore le concept de libido tout autrement que Freud, Jung a le rêve suivant, qui met en scène la rupture.


Elément du duel : pour Jung, la libido est une pure hypothèse. Pour Freud, l’on renonce alors à tout l’acquis de l’observation psychanalytique depuis ses débuts. L’inceste est réduite pour Jung à un symbole, alors qu’il est pour Freud au cœur de la structuration de la psyché humaine.


Rapport père/fils : Freud est pour Jung le père déjà mort et que le fils a supplanté. Jung fait l’analogie entre le vieux douanier décédé, fantomatique et Freud, entre le monde du chevalier et le sien propre. Jung se rêve ainsi comme plein de vie et d’une réalité parfaite, alors que Freud se réduit à une apparition en train de s’évanouir. Le père, s’il hante encore le fils, est bien mort, même s’il ne le sait pas encore.


Le recul de Jung devant la sexualité et la fin de leur histoire commune


Elément du duel : alors que Freud et ses partisans furent considérés comme des pervers sexuels, des psychopathes obsédés ou paranoïaques, Jung finit par adhérer à cette opinion. Pour Freud, les questions psychanalytiques ne souffrent aucune réserve : il faut devenir mauvais, dépasser les bornes, alors que pour Jung, il n’est pas besoin de s’abaisser à ces détails répugnants.

Rapport père/fils : Leurs dissensions sont profondes et définitives. Arrive le moment où la rupture des relations personnelles et institutionnelles est pour Jung indispensable et pour Freud inévitable. En 1914 Jung démissionne et quitte l’association psychanalytique internationale. Sa pensée trouvera ensuite un écho international retentissant. Freud trouvera un soutien personnel très important dans la constitution d’un comité composé de psychanalystes proches de lui, il sait alors que la postérité de la psychanalyse lui survivra.

[1] Lettre à Fliess du 7 mai 1900, Naissance de la psychanalyse, 283. [2] Ibid. [3] Autoprésentation, 1925, OC XVII, 94. [4] Lettre à Fliess du 7 mai 1900, Naissance de la psychanalyse, 283. [5] Lettre à Fliess du 19 septembre 1901, Naissance de la psychanalyse, 299. [6] La révolution psychanalytique, Marthe Robert, 1964, 306. [7] Ma vie, Souvenirs, rêves et pensées, 1961, 175. [8] Correspondance, 1F. [9] Contribution à l’histoire du mouvement psychanalytique, 1914, 24. [10] Lettre à Abraham, cité par Jones dans La vie et l’œuvre de Sigmund Freud, 1953, II, 50. [11] Op cit, 53. [12] Ma vie, Souvenirs, rêves et pensées, 1961, 197. [13] Ma vie, Souvenirs, rêves et pensées, 1961, 195. [14] Contribution à l’histoire du mouvement psychanalytique, 1914, 54. [15] Ma vie, Souvenirs, rêves et pensées, 1961, 176. [16] La révolution psychanalytique, Marthe Robert, 1964, 307. [17] Cité par Jones, op cit, 363. [18] La révolution psychanalytique, Marthe Robert, 1964, 323. [19] Contribution à l’histoire du mouvement psychanalytique, 1914, 37. [20] Autoprésentation, 1925, OC XVII, 97. [21] Correspondance, 139F. [22] Cité par Nicolas Gougoulis dans Nekyia : un voyage initiatique en forme de lecture freudienne de l’autobiographie de Jung, in Topique 79, 185. [23] Ma vie, Souvenirs, rêves et pensées, 1961, 63. [24] Ma vie, Souvenirs, rêves et pensées, 1961, 60. [25] Ibid. [26] Freud et Jung : une rencontre inachevée, Hester McFarland Solomon, Topique 79, 140. [27] Correspondance, 148J, 21 juin 1909. [28] Correspondance, 49J, 28 octobre 1907. [29] Freud et Jung : une rencontre inachevée, Hester McFarland Solomon, Topique 79, 146. [30] Ma vie, Souvenirs, rêves et pensées, 1961, 183. [31] Correspondance, 138J, 09-12 avril 1909. [32] Correspondance, 139F, 16 avril 1909. [33] Ibid. [34] Ma vie, Souvenirs, rêves et pensées, 1961, 182. [35] Correspondance, 138J, 09-12 avril 1909. [36] Correspondance, 139F, 16 avril 1909. [37] Nekyia : un voyage initiatique en forme de lecture freudienne de l’autobiographie de Jung, Nicolas Gougoulis, in Topique 79, 182. [38] Ma vie, Souvenirs, rêves et pensées, 1961, 240. [39] L’interprétation du rêve, préface à la deuxième édition, 1908, OC IV, 18. [40] Ma vie, Souvenirs, rêves et pensées, 1961, 231. [41] ibid, 239. [42] Ma vie, Souvenirs, rêves et pensées, 1961, 183. [43] Correspondance, 330J, 3 décembre 1912, rapporté par la traducteur, 660. [44] Ibid, 185. [45] Ma vie, Souvenirs, rêves et pensées, 1961, 185. [46] Correspondance, 330J, 3 décembre 1912, 659. [47] Ma vie, Souvenirs, rêves et pensées, 1961, 185. [48] Contribution à l’histoire du mouvement psychanalytique, 1914, 37. [49] La révolution psychanalytique, Marthe Robert, 1964, 324. [50] Contribution à l’histoire du mouvement psychanalytique, 1914, 48 et 49. [51] Freud, Junf, Rank, Ferenczi et l’Amérique, Mady Jeannet-Hasler, Topique, 80, 30. [52] Ibid, 29. [53] La révolution psychanalytique, Marthe Robert, 1964, 331. [54] Contribution à l’histoire du mouvement psychanalytique, 1914, 48. [55] La révolution psychanalytique, Marthe Robert, 1964, 333.. [56] Correspondance, 324F, 650. [57] Ma vie, Souvenirs, rêves et pensées, 1961, 186. [58] Ibid, 187. [59] Ibid, 188 et 189. [60] Freud et Jung : une rencontre inachevée, Hester McFarland Solomon, Topique 79, 141. [61] Ma vie, Souvenirs, rêves et pensées, 1961, 184. [62] Ma vie, Souvenirs, rêves et pensées, 1961, 185. [63] La vie et l’œuvre de Freud, Ernest Jones, I, 348. [64] Ibid, 349. [65] Ma vie, Souvenirs, rêves et pensées, 1961, 235. [66] Cité par Susanne Kacirek dans La question du meurtre du père originaire entre Freud et Jung, Topique 79, 192. [67] Autoprésentation, 116. [68] Freud et Jung : une rencontre inachevée, Hester McFarland Solomon, Topique 79, 147. [69] Ma vie, Souvenirs, rêves et pensées, 1961, 234. [70] Correspondance, 300J, 614. [71] Freud et Jung : une rencontre inachevée, Hester McFarland Solomon, Topique 79, 147. [72] Ma vie, Souvenirs, rêves et pensées, 1961, 191. [73] Ibid, 177. [74] Ibid, 190. [75] Ibid, 191 à 193. [76] La question du meurtre du père originaire entre Freud et Jung, Susanne Kacirek, Topique 79, 192. [77] Ma vie, Souvenirs, rêves et pensées, 1961, 195. [78] Cité par Susanne Kacirek dans La question du meurtre du père originaire entre Freud et Jung, Topique 79, 192. [79] Ma vie, Souvenirs, rêves et pensées, 1961, 242. [80] Trois essais sur la théorie sexuelle. [81] Correspondance, 313J, 632. [82] La vie et l’œuvre de Sigmund Freud, 1953, II, 115. [83] Ibid, 161. [84] Ibid, 150. [85] Ibid, 148. [86] Correspondance, 319F, 640. [87] 357 J, 693. [88] La révolution psychanalytique, Marthe Robert, 1964, 348.

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