top of page

L’amour est-il autre chose qu’un symptôme ?A partir de M.D. de Yann Andréa.

Dernière mise à jour : 30 oct. 2021





Quand on lit l’ouvrage de Yann Andréa, qui narre la cure de désintoxication qu’a subi Marguerite Duras en 1982, on est saisi par la beauté de son regard sur cette femme, par la beauté du regard de cet homme sur cette femme - sur une femme ?


Jamais la crudité corporelle ne se dévoile, jamais la viande n’apparaît, de ce corps livré à la confusion mentale produite par le pharmacon, jamais la vieillesse du corps, du corps de cette femme de dizaines d’années son aînée, d’une femme d’au moins une génération d’écart, jamais la vieillesse de ce corps engorgé d’alcool, engorgé, acculé, abandonné, n’apparaît.

La terrible puissance du fantasme, qui fait tenir l’un auprès d’une autre, aux Roches Noires comme à l’hôpital américain, se déploie à chaque page de ce texte de l’existence duquel cette même puissance rend raison. Littérature du fantasme, oui, qui décrit don essence, le fantasme qui cadre la relation avec un être qui tombe, qui chute, qui tombe du statut phallique.

De la femme debout, qui passe de la femme dont la marche est difficile à celle qui a presque désappris son déroulement, celle dont l’effort du corps doit tendre à tout juste lever puis poser le pied, la femme debout devient la femme couchée. La femme qui parle d’or devient la femme qui divague. La femme qui regarde droit dans les yeux devient la femme qui ne regarde plus nulle part, dont le regard se perd dans le vide ou les apparitions.


Chez la « femme », la castration est impossible car réelle, alors que chez « l’homme » elle est à la fois possible et toujours déjà vraie en tant que « sans recours ». Une fois cela posé, c’est « au titre du fantasme » que la castration détermine « la réalité du partenaire » qu’est une « femme » pour un « homme » (Lacan, SXVI 12).


Quel est le fantasme qui fait tenir Marguerite Duras comme partenaire pour Yann Andréa ?


Le regard posé l’un sur l’autre au début d’une histoire, de cette histoire, lorsque cette femme ouvre la porte des Roches Noires, comment s’en passer. Qu’est-ce qui maintient la présence du premier auprès de la seconde, au point qu’il découvre dans ce moment périlleux qu’on « n’abandonne jamais quelqu’un », quoi sinon le fantasme, qui se traduit par l’enkystement de quelque chose prélevé sur l’autre et fixé en une sphère inatteignable, telle la perle produit par l’huître à partir du grain de sable – c’est l’image utilisée par Freud pour illustrer le rapport entre l’excitation somatique et le symptôme hystérique – perle, grain de peau, grain de voix, grain qu’on a – point de folie comme origine du charme selon Deleuze. Le grain, plus corporel que le trait. La perle est symptôme.


Lorsque Yann Andréa regarde Marguerite Duras endormie dans son lit d’hôpital, elle est la même que le premier jour où il l’a vue et entendue lire l’un de ses livres : « Vous êtes la même, ici aussi. Rien ne peut atteindre l’idée de vous ».


Cette intégrité stricte et absolue, en sa folie même, est-elle la conséquence du fantasme, la trace de l’amour, le signe du symptôme.


Si le corps de la femme peut être atteint, l’idée de cette femme pour cet homme ne peut être atteinte. Pure comme dans le ciel des idées platoniciennes. Dans quelle caverne se trouve-t-on ?


L’amour ne commence pas lors de cette lecture. Il commence quand les regards se rencontrent – d’autres choses peuvent-elles se rencontrer que des regards – à la première ouverture de la porte de l’appartement de Marguerite Duras. Il commence quand le regard dans l’imaginaire s’articule, s’accroche au dire de l’écrivaine, aux textes produits, à l’oeuvre, au livre.

L’objet de l’amour est la Femme-qui-écrit : « A chaque mot écrit, le premier amour, toujours. Vous devenez ce mot…Dans le bas de la feuille, les deux lettres sont apposées : M .D. » C’est la grande justesse du titre du texte de Yann Andréa – nom de l’un créé par l’écrivaine, nome de sa fiction - : M.D. Juste des initiales, les initiales de la femme qui écrit.

C’est quand il est regardé, lors de l’ouverture de la porte, par la femme qui écrit, que l’amour commence. Quand la femme qui écrit lui adresse son regard, pour finalement lui adresser don œuvre – exécuteur testamentaire alors qu’elle a un descendant légal. C’est lui, Yann Andréa, le descendant de l’écrivaine comme telle, celui qui la « garde », auprès du lit comme de l’histoire des Lettres.


Pour Yann Andréa : avec Marguerite Duras, le Verbe fut.

M.D. sont les initiales de la femme qui crée le monde. C’est d’ailleurs ce à quoi il assiste auprès d’elle lors de cette cure, au passage des visions hallucinatoires de la confusion mentale à la vision de l’écrivaine en acte. « Je vous regarde, je regarde votre royauté immuable » : l’aimé peut-il être autre chose qu’un roi, que le maître du domaine, de la réalité – que dit d’autre la formule « faire sa vie » - pourquoi faire de cette aliénation folle la première destination de la libido, l’amour peut-il s’épargner l’inceste et le mythe.


Yann Andréa voit Marguerite Duras écrire « Seule face à Dieu, sur un ordre évident, inlassablement répété ». Or, c’est face au manque de Dieu (cf La vie matérielle), ce manque de Dieu qui hante Hölderlin et Heidegger, que se trouve le sujet, d’où l’utilisation de l’alcool comme bouchon de ce manque, et peut-être comme protection contre les visions de l’écrivain. Ecriture du dés-astre, comme dit Blanchot, sans quoi – rien.


Pour Yann Andréa, il semble que c’est Marguerite Duras qui vienne boucher le trou de cette absence (inverse de l’homme ayant rapport à l’objet partiel chez l’autre). A moins qu’elle ne soit le symptôme de sa non-absence. Son fantasme, qui fait écran à la réalité crue, est le signe (initiales) du nom de la Femme-qui-écrit.


Un conflit apparut entre le fils du corps et le fils des initiales lorsque le premier voulut publier un recueil des recettes de cuisine de sa mère : peut-on dire avec davantage de clarté que la chair de la mère qui nourrit est hétérogène radicalement au corps de la femme qui écrit son nom dans l’histoire des Lettres.


Quelle spécificité de l’installation de ce fantasme expliquerait la dissociation mortifère (cf La maladie de la mort) entre sexe et amour ? Yann Andréa est-il l’homme hystérique qui a trouvé son Maître ?


Séverine Thuet


9 vues0 commentaire

Posts récents

Voir tout

Comments


Ancre 1
bottom of page