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« Qu’y a-t-il entre nous ? » de Tim Etchells. Ou « Entre autres ».

Dernière mise à jour : 31 oct. 2021



« Qu’y a-t-il entre nous ? » de Tim Etchells.


Installation du Centre Pompidou, Octobre 2021.


Ou « Entre autres ».


Pour T.



Comme disait un ami : « C’est une copine. Mais c’est compliqué ».


C’est tellement régulièrement compliqué que « c’est compliqué » est un statut dans un réseau mondial de communication.

C’est compliqué au début, au milieu, à la fin, bien avant encore, longtemps après l’on ne sait pas toujours encore ce que cela fut, et cela dépend de quand et de comment l’on y pense.

C’est compliqué.


En même temps, c’est simple : l’éclat d’un regard, d’un grain de beauté qui lui réponde, leur géométrie qui fait paysage, tout ce qui relève du grain en vérité : beauté, peau, sable.


Grain de beauté, de peau, de sable.


Donc. « Qu’y a-t-il entre nous », éclatant devant Beaubourg.


Le point d’interrogation serait même superflu, car l’on pourrait dire que rien d’autre ne fait question que la mise en relation de ces éléments « quoi », « il y a », « entre », « nous », rien d’autre ne fait question que la réalité de ce qui lie/délie des êtres.

Le Un ne peut pas faire question, ne peut pas être de la question, comme on dit « être de la partie », premier moteur d’Aristote, acte sans fin, Un(ivers)-Matière sans limite : hors de question.

C’est dès qu’il y a du deux qu’il y a de la question. Du deux c’est déjà beaucoup dire, car c’est enfermer celui qui est là dans les limites de son corps visible.


C’est cette question en tant que question que l’installation de Beaubourg ex-pose : moins la réponse que la question comme telle.


C’est dire l’extraordinaire vitalité induite par cette question.


Quelle morne plaine lorsque cette question ne se pose plus, lorsque rien de la vie et de l’entrechoquement aléatoire, joyeux et violent, des êtres jouissants, rieurs, souffrants et mortels ne se passe plus.


Chez les dieux de l’Olympe, on s’emmerde. On s’emmerde tellement qu’on vient interférer avec les êtres jouissants, rieurs, souffrants et mortels. On s’emmerde tellement qu’on s’obsède sur les filiations, la famille, les clans, les orgueils, les statues, les règnes, les luttes de sceptres.

Nous – c’est ça aussi, ce « nous » : ce qui fait que nous formons un « nous » est précisément cette question, celle de ce qu’il y a entre nous.


Cette question n’est pas saturée, débordée à vomir de significations préétablies. On dirait que oui, « c’est ta mère », « ton voisin », « ton ennemi », version pauvre de « c’est le roi de Sparte », « le passeur d’Hadès », « le fou de Carthage ».

En fait, non. Cette question est toujours relancée. Si l’on n’est pas agité par elle comme dans un agitateur de particules, et qu’elle se meurt et se fige en un statut auquel on croit – en état civil ou état idéal – c’est qu’on s’y colle.


Ni sans ni avec, c’est ça la question.

On a tous le pied coincé dans le piège de cette question, et c’est heureux, sinon on se ferait hikikomori ou on passerait son temps à jouer à la guerre comme dans l’Olympe. Bien que dans le jeu, il y ait de la fable. Pourquoi ne pas la trouver là ?


Ce qui frappe d’abord dans la question de l’installation est la préposition « entre », qu’on entend d’abord longtemps, comme la détermination de ce qui lie deux êtres malades et ricanants, « veux-tu plus ou moins de moi, comment, plus ou moins fort ? ».


Qu’est-ce qui nous lie, obsession du « nous », de la communauté, fût-elle déglingée, désoeuvrée, imaginaire seulement, fasciste, perverse, éclatée, pathologique, c’est ce que nous dit le sens de cette formule, « entre nous » - qui n’existe pas en français avant 1130 – ça fait rêver, avant on le disait en latin ou ne le disait pas… - : c’est un pronom personnel qui « désigne un groupe »[1].

L’obsession de faire groupe, de se tenir chaud comme des porcs-épics transis de froid[2] ne supportant ni d’être éloignés ni d’être proches, et qui se ballotent entre ces deux souffrances.


La traduction de l’interprétation sentimentale de la question de ce qui nous lie devrait prendre exemple sur les exemplifications du « entre » par le dictionnaire historique, ce serait bien plus drôle : entracte, entraide, s’entre-tuer, entrebaîller, entre-clos…


Ces entre-là ou entrelacs laissent vivre l’incertain, à l’opposé de ce qui referme la question de ce qui lie/délie, de ce qui refait du Un avec du multiple.

Faire du Un comme l’écrit Martin Gore :


I’m hanging on your words – Je (me) tiens sur tes mots

Living on your breath – Vi(van)t par ton souffle

Feeling with your skin – (Res)sentant avec ta peau

In your room. Depeche Mode.


Fusion des êtres.

Bon, se passer de l’Autre, rideau.

Mais pas des autres.


Toujours laisser être l’ensemble vide, l’un-en-plus de ce qui est produit entre les uns et les autres.[3]


En effet, la question de ce qu’il y a entre nous est aussi celle de ce qui nous sépare, de ce qui nous tient éloignés, corps, pensée, injonction, impossible : la copule fait copuler autant que décopuler.


Juste derrière l’interprétation sentimentale de la question de ce qui nous lie, nous, dans la société patrimoniale et matrimoniale, il y a autre chose.


C’est le premier sens de « entre » en français : « parmi, au milieu de, d’où « entre autres » ».


C’est exactement ce que nous sommes, nous sommes entre autres.


Au sens de l’indéfini et de l’indéfinissable.


Qui, l’on ne sait pas, combien, non plus, et puis c’est variable, ouvert à la contingence, à la rencontre matérielle, des rires ou des flèches – celles des regards qui empoignent comme celles des arcs bandés :


We are accidents waiting - Nous sommes des accidents en train d’attendre

Wainting to happen - En train d’attendre d’arriver

There There, Radiohead


L’accidentel est le contre-point de l’illusion produite par la fable de l’amour comme délire, incarnée dans cette même chanson, délire produite par la sirène, dont le chant est celui de l’illusion amoureuse mortelle, nécessairement mortelle, car elle fait chavirer les navires, c’est-à-dire les narcissismes, c’est le chant de la folie – d’une rigueur inconsciente laissant être la faille – de la folie qu’il y a à penser que là, il y a chez cet autre-là, quelque chose qui nous concerne et nous regarde jusqu’au fond, dans ce vertige, ce chant crée apparemment quelque chose ex nihilo :


Just’cause you feel it - Juste parce que tu le ressens

Doesn’t mean it’s there – Ne veut pas dire que c’est là.


C’est bien cette question que pose l’enseigne de Beaubourg à première vue, question qui produit des déluges de discours interminables, la preuve…


« Moi je ressens ça, est-ce que pour autant cela relève du – il y a - ? ».


C’est pourquoi l’énigme porte finalement davantage sur le « Il y a » que sur la préposition « entre ».


A suivre.



Séverine Thuet



[1] Dictionnaire historique de la langue française, Robert. [2] Apologue de Shopenhauer cité par Freud dans Psychologie des masses et analyse du moi, 1921. [3] Tout ce qui se laisse prendre dans la fonction du signifiant ne saurait être deux sans que se creuse ceci…et d’une façon qui ordonne le champ de cette relation duelle de telle sorte que rien ne puisse plus y passer sans s’obliger à faire le tour de ce que je viens d’appeler l’ensemble vide, et qui est…de l’un-en-plus, D’un Autre à l’autre, Jacques Lacan, 379.


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