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Qu'est-ce que l'objet a ?

Dernière mise à jour : 24 oct. 2021

Séminaire d’introduction à Lacan de Bernard Toboul et Alain Vanier du 23/11/2011. Qu’est-ce que l’objet « a » ?




Afin d’introduire l’élucidation du rapport entre le petit autre et le leurre tel qu’il parcourt le livre IV du Séminaire de Lacan, La relation d’objet, j’ai choisi de partir d’une citation de Lacan de 1962, issue d’une conférence prononcée à l’Evolution psychiatrique et intitulée De ce que j’enseigne :

« …je ne fais pas fi de la maturation génitale ; il n’y a pas d’objet du désir si ce n’est l’enfant. La femme désire des enfants, ça ne la rend pas moins frigide. »

En effet, le facteur qui, in fine, fait obstacle à la cure analytique de la femme et ne se laisse pas modifier, selon Freud dans Analyse avec fin et analyse sans fin, est le désir de pénis. En même temps, le propre du féminin est d’attendre le pénis du père. Dans la conférence intitulée La féminité (OC XIX 212), Freud affirme que l’obtention d’un enfant du père est « le plus fort des buts souhaités par la femme », selon une « ancienne équivalence symbolique» (211). La femme désire ainsi un enfant du père comme substitut du pénis-phallus manquant. « Pénis » est ici le mot de Freud, « phallus » celui de Lacan (SIV 98).

Dans ce passage du pénis au phallus se glisse l’élaboration lacanienne de l’objet-phallus comme objet imaginaire et symbolique. Lacan élabore la logique signifiante de l’objet-phallus comme ce qui manque, à la femme comme à l’homme.

Le complexe de castration freudien est fondé selon Lacan par la notion de signifiant phallique (SIV 192). Dire que le phallus est un signifiant veut dire qu’ « Il n’est jamais vraiment là où il est, il n’est jamais tout à fait absent là où il n’est pas » (SIV 193). C’est d’ailleurs ce qui explique l’hétérosexualité, car la femme cherche en l’homme ce qu’il cherche en elle. Elaborer le phallus comme signifiant implique immédiatement que rien de la réalité, du réel selon l’expression de Lacan dans le séminaire IV, rien de la réalité donc, pas plus le pénis réel que le sein réel, ne puisse répondre à la question de ce qu’est l’objet du désir. C’est ce qui fait dire à Lacan que « quelque duvet sur l’avant-bras » n’est pas seulement le « leurre » de « l’attrait sexuel » : il est la « réalité même » de l’attrait sexuel (SIX 160). Les cartes du rapport sexuel sont ici distribuées.

Reprenons le désir de la femme d’avoir un enfant comme désir radical : si l’enfant est désiré par la mère, c’est en tant qu’il est le substitut de ce qui lui manque et qui est l’objet refoulé de son désir, à savoir le phallus. Seulement, il s’agit de substitution signifiante et non «réelle». L’on ne peut, comme l’illustre savoureusement Lacan, substituer sans dommage un caillou à un morceau de pain quand on le met dans la trompe de l’éléphant (SIV 242). Comme il ne s’agit que d’une substitution signifiante, le manque de la mère persiste au-delà de l’enfantement et c’est parce que le phallus manque à la mère qu’il est découvert comme cause du désir de la mère au-delà de lui-même (SIV 241).

Comment l’enfant entre-t-il dans un rapport au phallus comme ce qui manque à la mère ?

Ce que Freud appelle « une nouvelle action psychique » est l’action qui donne « forme au narcissisme » (Introduction au narcissisme, in La vie sexuelle, 84), forme élaborée par Lacan comme unité donnée au moi sur un mode imaginaire au stade du miroir. En somme, le leurre de l’unité du moi est ce qui ouvre, pour l’être humain, « toutes les possibilités de l’imaginaire » (SV 225). Parmi ces possibilités imaginaires, le phallus a le rôle central d’être ce à quoi l’enfant, en tant que substitut du phallus manquant de la femme, doit ou non d’identifier. La « question qui se pose est [pour l’enfant] to be or not to be le phallus » (SV 186). La mère est le premier autre pour l’enfant, l’autre du rapport facial et le grand Autre du stade du miroir, l’enfant, quant à lui, est comme être total l’image du phallus manquant de la femme. De cette structuration psychique se déduit le caractère imaginaire du tiers phallique entre la mère et l’enfant.

Ce rapport structural est résumé par Lacan dans la formule : « l’enfant en tant que réel prend pour la mère la fonction symbolique de son besoin imaginaire » (SIV 71).

L’enfant se fait « objet trompeur » pour le désir de la mère, désir dont le « fondement » est « inassouvissable » (SIV 194). Notons l’intervention de cette notion de fondement, qui indique que ce qui cause le désir n’est pas dans l’image. C’est-à-dire que grâce à une « équation » ou « équivalence » symbolique, selon les termes de Freud, le phallus désiré devient, sur un plan imaginaire, l’enfant, et cet ordre symbolique conditionne le plan imaginaire, ainsi que l’ordonne la conception du stade du miroir.

Il y a donc un manque dans l’image, dans l’image du moi donnée dans la captation, il y a un manque dans l’enfant-image du phallus manquant de la mère ou dans le petit autre homme ou femme désiré : dans tous les cas, l’objet manque dans l’image, dans le petit autre ou moi idéal. Le phallus en tant qu’il manque est le prototype de l’objet, en cohérence avec l’objet toujours déjà perdu conçu par Freud. Dès le stade du miroir s’annonce l’introduction du petit être humain au désir d’autre chose (SV 182) par la valeur leurrante du moi et le manque phallique de la femme qui est sa mère.

Dans l’Introduction au narcissisme (104), Freud définit « la passion amoureuse » comme « un débordement de la libido du moi sur l’objet ». Autrement dit, je m’aime moi-même dans l’autre, conformément à la préséance de la libido du moi sur la libido d’objet et la constitution du moi comme autre imaginaire dans le miroir. Ce n’est donc pas l’amour qui introduit l’être humain à l’altérité : c’est le désir qui bien plutôt explique la sortie du narcissisme, qui le fracasse, dans la mesure où son objet relève du phallus en tant que signifiant.

En effet, Lacan tire les conséquences radicales de l‘idée suivante d’Abraham : « c’est pour autant que chez le sujet, les génitoires restent investies, que dans l’objet ils ne le sont pas » (SVIII 446). L’investissement des génitoires permet le fonctionnement autoérotique (SIX 140) exigé par l’acte sexuel lui-même. Le moi est une surface projetée qui exclut ce qui en émerge, pénis et seins et, dans l’image du corps du petit autre, les génitoires de l’autre y forment ce que Lacan nomme un « blanc » (SVIII 449) : de ce manque dans l’image du corps Lacan déduit que je désire en l’autre ce qui lui manque.

Que le manque phallique soit la cause du désir implique que le désir de l’un pour l’autre, de la femme pour l’homme, de l’enfant pour la mère, de la mère pour l’enfant, que ce désir n’ait pas pour objet un objet mais le désir lui-même. Ainsi l’objet du désir de l’enfant, de la femme pour l’homme, du psychanalyste, n’est pas la mère ou l’homme ou le psychanalysé mais le désir de ceux-là, c’est un désir de désir, ne prenant effet que là où ça manque.

Comment l’enfant en vient-il à découvrir qu’il n’est pas désiré pour lui-même?

La relation de l’enfant à la mère est d’abord une relation d’amour (SIV 223) et la frustration de l’objet du besoin, dont d’aucuns ont voulu faire naître le désir ou la réalité partageable, est d’abord une frustration d’amour, car ce qu’elle vise est moins l’objet que le don de l’objet (SIV 101). La demande d’amour introduit donc l’enfant à l’ordre symbolique avant même le stade du miroir. La raison en est qu’opère entre l’enfant et la mère une dialectique entre le réel et le symbolique : quand la mère ne répond pas à l’appel, ce qu’on nomme une situation de frustration, la mère devient réelle, « une puissance », et les objets deviennent des « objets de don » (SIV 168). L’objet relève ainsi de l’ordre symbolique et est annulé comme objet du besoin.

L’objet n’est toujours déjà plus l’objet du besoin, il est l’objet de la demande d’amour. Il n’est pas seulement l’objet de la demande d’amour de l’enfant, il est aussi, en tant qu’enfant, l’objet de la demande d’amour de la mère. Or, c’est précisément par les implications de la demande comme demande d’amour que s’introduit pour l’enfant le rapport avec l’objet-cause du désir de la mère, le rapport à l’objet-phallus.

Je cite : « …le désir n’est ni l’appétit de la satisfaction, ni la demande d’amour, mais la différence qui résulte de la soustraction du premier à la seconde, le phénomène même de leur refente (Spaltung) » (La signification du phallus, in Ecrits, 691).

Par définition, la demande d’amour est inconditionnée, le désir est ce qui chute de l’aliénation du besoin dans la demande et il se trouve, inversement, absolument conditionné. Si, comme le dit Lacan, « la question fondamentale » relative au maniement de l’objet dans l’analyse « se résume à ceci - l’objet est-il ou non le réel ? » (SIV 30), l’on peut dire que le séminaire y répond par l’affirmative, en ceci que l’objet-cause du désir conserve de l’objet du besoin halluciné par l’enfant le caractère d’être dans le réel, d’être excepté sur un certain mode de la constellation symbolique pour le sujet. C’est l’objet alibi de la demande, objet impossible qui chute de l’entrée du sujet dans la logique signifiante de l’Autre maternel. C’est un objet inaccessible, comme l’objet perdu freudien. C’est l’objet interdit du rêve d’Anna Freud (« framboise, flan… »SIV183), objet inaccessible mais dont les coordonnées signifiantes sont propres au sujet, absolument particulières et dont la cure est le parcours.

Si l’enfant est l’objet a, rejeton de la demande d’amour adressée par la fille-mère au père, la mère étant elle-même « sujet divisé de la Spaltung signifiante » (La signification du phallus, in Ecrits, 693), c’est quelque chose de la mère qui prend pour l’enfant la valeur d’une cause du désir. Car la demande d’amour qui fait le lit de la demande de satisfaction du besoin a pour objet la mère elle-même et cet objet du désir en est le rejeton.

Ce qui fait passer l’enfant du registre du phallus imaginaire comme manquant à la mère à celui du phallus symbolique, passage qui l’introduit au signifiant du désir humain circulant entre les êtres, est le saut par lequel l’enfant accède à la castration. La castration est l’interdiction, par le père réel, de la mère comme objet de la demande d’amour et reine du domaine de la frustration, « domaine des exigences effrénées et sans loi » (SIV 37). Le père, doté de l’ « atout maître », en tant qu’il possède le pénis réel, objet du désir de la mère, introduit le phallus dans la constellation symbolique du sujet, en ceci que le phallus n’est plus « l’objet imaginaire avec lequel le sujet peut leurrer » (SIV 209). Le leurre devient impossible car c’est un autre qui en fait montre. L’enfant n’est alors plus le leurre du manque de la mère, il manque à être le phallus de la mère.

L’enfant peut alors passer de « je le suis » à « je l’ai » ou « je ne l’ai pas ». La mère passe de « je l’ai », sous la forme de l’enfant, à « je le suis », en tant qu’elle se fait phallus pour l’homme-père, elle se fait image leurrante et structurante du désir pour l’autre.

Remarquons que la mère interdite se trouve après-coup divisée pour le sujet en coordonnées de plaisir inscrites en signifiants et en Chose, partie du Nebenmensch étrangère (Livre VII du Séminaire, L’éthique de la psychanalyse) au symbolique et prescriptrice de jouissance, et, pour cette raison, point d’angoisse.

En effet, c’est « l’autre en tant que parlant » (SI 162) qui commande l’inclinaison du miroir qui fait saisir au sujet l’image de l’autre comme moi idéal ou leurre du désir. Et l’idéal du moi qu’est l’Autre parental transcende la relation imaginaire en introduisant le sujet au désir. Les voix, regard et sein de la mère, qui identifie le sujet, sont les objets partiels, isolés, coupés, prélevés sur cet Autre. Ces objets non imaginaires, dont le cœur est phallique, commanderont à ce désir selon des coordonnées singulières, propres à tel sujet ; commandement issu du réel rejeté par la demande signifiante.

C’est parce que ces objets-causes du désir ont pour signifiant le phallus en tant qu’objets de la pulsion, qu’ils ne sont pas tels qu’ils apparaissent, ce qui fait dire à Lacan que le sein n’est pas mammaire : « vos oraux qui adorent les seins, ils adorent les seins parce que ces seins sont un phallus » (SIX 131). L’on retrouve alors le leurre comme réalité même de l’attrait sexuel, leurre phallique. Le désir subissant la diffraction de son objet en divers leurres phalliques, l’on comprend bien que si Lacan ne fait pas fi de la maturation génitale, nulle adéquation signifiante ne vient pourtant capitonner la dialectique leurrante par laquelle l’hétérosexualité est possible. Ce n’est pas seulement dans le non rapport hétérosexuel adulte que la diffraction de l’objet du désir s’illustre, c’est aussi dans le rapport de la mère à l’enfant, objet leurrant de son désir en tant qu’objet total, ainsi que le montre Freud dans Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci (Gallimard, 146) : « L’amour de la mère pour son nourrisson qu’elle allaite et soigne…possède la nature d’une relation amoureuse pleinement satisfaisante, qui comble non seulement tous les désirs psychiques mais aussi tous les besoins corporels,…cela ne provient pas pour la moindre part de la possibilité de satisfaire sans reproche également des motions de désir…qu’il convient de désigner comme perverses ».

De la description freudienne des plaisirs maternels, l’on peut se demander, d’abord, si le désir féminin d’un enfant, en un lien spécifique à la perversion polymorphique de l’enfant qu’elle fut et de la mère qu’elle eut, n’est pas ce qui permet de distinguer son mode de jouissance de celui de l’homme, du fait de ce que Lacan appelle la « tendance centrifuge de la pulsion génitale dans la vie amoureuse [de l’homme]» (La signification du phallus, in Ecrits, 695) et ensuite, l’enfantement semblant exclure la femme de la clinique perverse, si l’obstacle que ce désir leurrant opère contre la cure n’est pas tout aussi bien ce qui fait que le désir de son sujet demeure, puisque le phallus est le signifiant du désir et que la cure vise à produire du désirant.

Séverine Thuet.


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