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Yves. Ou Yves Saint Laurent.


Yves

Ou Yves Saint Laurent.



Comme le dit simplement et profondément le peintre héros du Meurtre du commandeur de Murakami, « Le souvenir peut réchauffer le temps » (II, 94). Le souvenir peut réchauffer le temps, en l’occurrence le souvenir qui réchauffe le temps, magnifique formule, est celui de la sensation que lui a procuré la main de sa petite sœur morte très jeune dans la sienne, « Ses doigts étaient petits et chauds, mais étonnamment pleins de force. Il y avait eu entre nous, assurément, un échange vital ». S’en souvenir réchauffe le temps et l’art, si réussi, « peut conserver à tout jamais le souvenir en lui donnant une forme ».


Donner une forme au souvenir, est-il jamais question d’autre chose ?


Lorsque Lançon s’en sort avec la mort de la grand-mère de Proust et Bach, il se saisit de ce qui est à disposition dans son espace psychique, se coule dans la mise en forme artistique d’un autre, qu’est-ce que cela lui apporte par rapport à ceux qui regardent tf1 à la place ?


Emma Maria Von Ow Innocenti vit en moi de tant de façons, je donne forme à son souvenir, ensuite, seuls des objets.


Olivier Meyrou donne forme au souvenir d’Yves Saint Laurent de manière très singulière, aussi belle que singulière, mais aussi râpeuse, grinçante, dissonante, stridente même, documentaire très réussi en ceci, un souvenir désormais éternel, et dont la vision réchauffe le temps en transmettant, non le souffle vital de l’enfance, mais celui de la vieillesse, vieillesse dorée certes, mais vieillesse d’abord, décrépitude d’un palais vénitien décati, souffle qui à de rares moments fait vibrer l’esprit pas encore mort, en regrettant tel choix de mannequin pour telle robe, cette voix rare et qui semble comme la rare reprise en main d’un corps en voyage de mort…


Ce qui dissone est d’abord le plan très long d’une main qui ne finit pas le dessin d’une robe, d’une main en suspens, d’une création en suspens, là où l’on a tellement vu Karl Lagerfeld, son meilleur ennemi, amant du même homme mortifère, créer avec rapidité et virtuosité tant de collections pour tant de noms, son concurrent d’abord en ceci que la maison Chanel est la maison mère de cette tradition de la haute couture à cette époque, la main qui crée en arrêt, alors que la pression de la création des collections par saisons est ce qui l’a tué, la toux d’une journaliste, le tremblement d’une main, les tics d’un visage, la position malaisée d’un corps, le vide d’un regard, des cheveux trop longs, la présence du chien en contre-point du regard vide et du corps lourd, le travail très fin sur le son…


La phrase qui inaugure le film et mentionne que la maison de couture Yves Saint Laurent est la dernière à représenter l’époque des maisons de couture incarnée par un couturier vivant donne le sens au film car Yves Saint Laurent est montré tel un dieu en train de mourir mais encore vivant et dont toutes les manifestations, si fragiles soient-elles, sont déifiées, divines, sacrées, un totem dont tout est chéri, par les mains qui font de ses dessins des réalités.

Il est tel le pater familias celui dont le regard, le mot, le silence même, font loi et sont adulés, père non de la horde mais de l’institution qu’est la maison de haute couture – maison, non société ou entreprise – le pater totem créateur, dieu vivant même si mourant.


Très beau Memento Mori de ce qu’était un maître, maître du beau, maître de par sa création, maître d’un domaine. Il est rare de recueillir et de faire œuvre biographique du souffle vital qui s’amenuise, c’est très beau.


Le réalisateur présentant son film dit que le commanditaire initial du film, Pierre Bergé, désirait en tous points lutter contre la disparition, d’où la participation à la restauration d’œuvres d’art éternelles par exemple, l’ouverture d’un musée, le « pour toujours » qui l’agite, en l’objet d’une création éphémère comme l’est la haute-couture, éphémère car art sans l’être, sans lieu institutionnel dédié, art sans objet, art sans sujet, c’est pourquoi cet art, et précisément celui d’Yves Saint Laurent, a pillé l’art renommé comme tel, Mondrian, l’Afrique, la haute couture s’inspire mais n’inspire pas, c’est dire qu’elle prend le souffle à d’autres mais n’en donne pas, ce « pour toujours » est le cœur de l’affaire, donner une forme au souvenir, est-il jamais question d’autre chose,


Il affirme que le titre Célébration n’est pas ironique car il rend hommage à ce qu’Yves Saint Laurent a payé comme prix de la création, ce prix est celui de la renonciation à la jouissance, coût évoqué également par Pierre Bergé dans le film, le prix de la sublimation.


Séverine Thuet


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