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Tony Duvert, le matérialisme du déserteur ou contre la maladie de la mort


Tony Duvert,

le matérialisme du déserteur

ou contre la maladie de la mort.




Pour moi, la pédophilie est une culture, il faut que ce soit une volonté de faire quelque chose de cette relation avec l’enfant. S’il s’agit simplement de dire qu’il est mignon, frais, joli, bon à lécher partout, je suis bien entendu de cet avis, mais ce n’est pas suffisant…


Il est indispensable qu’il se passe quelque chose qui soit ni parental, ni pédagogique.


Il faut qu’il y ait création d’une civilisation.


Tony Duvert, Interview à Libération le 10 et 11 Avril 1979.



Contre le Un.


Tony Duvert ne croit pas à l’identité.


Tony Duvert ne croit pas à l’identité, fer de lance de l’oppression sociale et politique du singulier, identité-carcan qui réprime les flux de l’énergie sexuelle, les orifices du corps, la fluctuation des positions subjectives, les sensations. En effet, la norme sociale incarnée dans l’adhésion à une identité limite la sexualité : la sexualité actuelle d’un homosexuel, d’un pédophile, d’un homme ou d’une femme sont des sous-produits d’une étatisation de la sexualité. C’est pourquoi, selon Tony Duvert, le combat à mener vise à ce que l’Etat et la sexualité n’aient plus le moindre rapport[1].


C’est contre l’Un que Tony Duvert s’érige et jette sur la place publique ses idées, à dessein, afin de les faire discuter par d’autres que[2] lui. Car il veut se faire comprendre[3]. C’est pourquoi, la réception de ses livres s’étant montrée décevante, il se retire du monde et des autres. Vingt ans durant, jusqu’à sa mort, découverte un mois après son événement.


Contre l’Un, ce n’est pas rien : c’est contre ce qui sous-tend toute la métaphysique et la mythologie occidentale.


A la place de l’identité se trouvent un corps et un psychisme à l’intérieur desquels Duvert peut glisser sans coupure[4] : qu’il n’y ait pas de coupure à l’intérieur de soi implique qu’il n’y ait pas de passage à ce qu’on appelle l’âge adulte, pas d’étape franchie qui écarte définitivement la position de l’enfance, en somme, qu’il n’y ait pas eu refoulement de l’infantile, pas de renoncement à l’enfance.

Tony Duvert n’est pas un pédophile au sens d’un adulte qui aurait un objet d’amour socialement inapproprié et ce, pour plusieurs raisons : d’abord, parce qu’il n’est pas un adulte, ensuite, parce que le vrai enfant, celui qu’il identifie comme tel, aime de lui-même la sexualité, enfin, parce que les pédophiles aiment les enfants, mais pas les vrais, et, surtout, pas comme il faut.


Identifié à l’enfant, le vrai, Duvert l’est là encore de plusieurs façons.


Il fut soumis à un traitement inhumain par un neuropsychiatre, suite à un passage à l’acte au sein de l’école : il fit une invite sexuelle appuyée à un adolescent plus âgé que lui, ce qui fit de lui un monstre au regard de la société (parents – école – psy). L’on dirait qu’il ne s’en est jamais remis.

Cette réponse de l’Autre social à une manifestation supposée spontanée de désir sexuel a produit, au lieu de la culpabilité, du refoulement ou de la formation réactionnelle, un arrêt de Duvert à ce désir de préadolescent et à l’intégration de la réponse de la société à ce désir, à savoir sa criminalisation, d’où l’assomption et la défense du désir en tant que criminel.

Le psychiatre et son traitement le poussaient à la mort[5]. Il n’a pu survivre qu’en demeurant cet enfant sans âge dont le désir est criminalisé : la répression de la sexualité infantile, qui aurait pu conduire à la névrotisation du désir, produit à l’inverse la vocation de son être et de sa parole d’écrivain à la célébration de l’enfance. Son enfance et, au-delà, toute enfance, est vécue comme un enfer de plaisirs illicites et la société et l’Etat, d’abord incarnés dans le regard maternel, n’ont de cesse de prendre l’enfant en flagrant délit pour mieux en jouir.[6]


Tony, jouissant de l’enfant, est identifié (car c’est bien le seul trait qui le fasse tenir, dans son désir, sa vie d’écrivain, son projet de vie tout entier) à cet enfant, il est avec l’enfant dans un rapport d’identification idéale, dont la conséquence est l’identification spéculaire.


Tony est identifié à l’enfant jusqu’au mime de la folie ou mime l’enfant jusqu’à la folie : il lui arriva régulièrement d’écrire des cartes postales à ses amis en imitant l’écriture d’un enfant, c’est-à-dire aussi bien le tracé des lettres que l’orthographe et les mots d’un enfant (par exemple « j’ai des jenti cammarades pour jouet à des jeus », mots tracés d’une écriture incertaine).

Le trouble de l’image de soi, qui se signe dans une possibilité particulière de perception du corps de l’autre, ce que d’aucuns appelleraient une torsion cognitive, produit l’absence de différence entre le corps de l’enfant et celui de l’adulte : dans le roman qui met en scène une histoire entre un adulte et un enfant, Jonathan (l’adulte) n’avait jamais vu Serge (l’enfant de 8 ans) petit, et il aurait juré de bonne foi qu’ils avaient tous deux la même taille[7].


Le narcissisme de l’adulte et celui de l’enfant sont confondus. L’enfant n’est pas un objet sexuel interdit car l’enfant n’est pas autre que lui : Serge est, pour Jonathan, son seul présent, son seul avenir…son frère[8].


D’ailleurs, dans Quand mourut Jonathan, les rôles sont inversés : l’adulte fait l’enfant (l’adulte se dit prêt à pleurer quand l’enfant se met en colère[9], il se fait le domestique de l’enfant et laisse s’établir le règne aérien de l’enfant[10]) et l’enfant fait l’adulte (l’adulte semble à l’enfant un plus petit garçon que lui, c’est donc lui qui le viole quand il l’attrape pour faire l’amour[11]).


Duvert n’a pas de trouble de l’image du corps, il avait de très nombreuses relations sexuelles avec des hommes de son âge[12].


Aucun interdit ne barra le rapport à l’enfant car aucun interdit ne barra la sexualité. Celle-ci ne prit donc pas le chemin du refoulement nécessaire qui conduit à l’élection de certaines zones érogènes, à l’interdit de certaines autres zones et à un objet tabou. De l’adulte à l’enfant, du sexuel au non-sexuel, tout passe.

Avec Serge, l’enfant partenaire de l’alter ego de Tony dans Quand mourut Jonathan, le narrateur peut aussi bien dessiner que se livrer à des taquineries sexuelles. Plus encore, l’activité ludique et artistique est une façon de faire l’amour : Ils dessinaient souvent ensemble…Ecriture, images, histoires enchaînées chacun son tout comme on joue aux cartes, bavardages malicieux et obscènes où le dessin n’était qu’un accompagnement… Jonathan et Serge se faisaient naïvement l’amour.[13]


Lorsque la naïveté n’est plus de mise, et que leurs rapports deviennent littéraux, la différence entre l’adulte et l’enfant relève uniquement d’une différence marginale, quantitative et non qualitative : Ainsi, depuis longtemps, la sodomie était mélangée à leurs autres plaisirs ; elle n’y était rien de spécial ; elle y passait inaperçue.

Jonathan affirme que l’enfant était tout à fait inconscient de la disproportion entre le membre de l’adulte et l’anus de l’enfant.

Et seule la croissance de l’enfant ou la durée de leur intimité avait modifié peu à peu la nature des pénétrations – beaucoup plus profondes, mais toujours presque immobiles, de la part de Jonathan ; plus adroites, moins farceuses, plus longues et plus solidement logées, de la part de Serge[14]. Le plus et le moins désignent le passage de l’âge de l’enfant de 8 à 10 : plus longues à 10 qu’à 8.


Il n’y a donc pas, d’un côté, un enfant, de l’autre, un adulte : il y a une histoire entre deux homosexuels, un plus petit, un plus grand, comme dans le dernier livre que Tony Duvert désire écrire. Il y décrirait ce qu’il a été lui-même, un homosexuel ayant une vie sexuelle très précoce, un mini-pédé, l’histoire d’un enfant pédé[15].

Ces appellations sont criantes de vérité : dire d’un enfant qui cherche un plaisir particulier un homosexuel, d’abord, le soumet aux catégories sociales adultes, ensuite, le définit par son choix d’objet, qui ne peut pourtant être que lié à une construction fantasmatique.

L’on voit bien la provocation que constitue la pensée de Duvert relativement à l’affirmation psychanalytique d’une sexualité infantile : il prend au sérieux son existence, à rebours du refoulement social, mais il en fait une lecture littérale et relative à un regard adulte, nié en tant qu’adulte.


Par ailleurs, il se trouve que le caractère quantitatif est d’une importance majeure : c’est aussi parce que l’enfant n’est pas physiquement apte à satisfaire le parent de sexe opposé, au contraire de son autre parent, que la renonciation au vœu oedipien doit avoir lieu. La castration, c’est aussi de reconnaître que l’on n’est pas de taille. La différence quantitative produit une différence qualitative.

Et affirmer que la différence de taille ne fait rien à l’enfant revient à dire que le sexe adulte n’est pas traumatique comme tel pour l’enfant, au-delà de la sexualité qui l’est déjà par elle-même : il n’y a pas d’ordre des choses pour Duvert.


Contre la mort.


D’où la distinction de l’enfant perverti par la société, l’enfant normal, l’enfant creux des familles[16], l’enfant de parents[17], et l’enfant plein pensé par Tony Duvert, l’enfant doté d’une grande créativité : les journées de Serge sont saturées d’inventions, d’artisanats, de sensations, de coquineries, de bavardages, de caresses, de recherches, de violences et d’études qui le passionnaient sans relâche[18].

Cet enfant plein, auquel rien ne manque, cet enfant comblé et comblant, paraît à Jonathan un être achevé, différent de tous, semblable à tous, égal à tous, …, solaire, entier, parfait, sans que la mort ait prise sur lui[19].


L’enfant de Tony Duvert est ainsi exempté de la mort, il est la solution de Duvert à la mort risquée par lui lors du traitement de son érotique. L’enfant comme rempart contre la mort.


L’enfant immortel n’est pas l’homme social : ses façons ouvertes et solides, son rire, son attention aux gens, son impertinence, sa vitalité, …, sa turbulence[20] même sont vénérés par Duvert.


A son opposé se trouve l’enfant-poupée[21], marionnette des mères et de la société, des pédophiles même, qui tous enferment l’enfant dans un idéal pédagogique ou meurtrier de sa spontanéité. Le pédophile aime l’enfant stéréotypé : un premier communiant un peu pervers[22].

L’enfant-poupée est le produit des adultes, qui n’ont que des miasmes à répandre … qui ne sauront étaler qu’un épouvantable fracas d’infirmités, de sincérités grotesques, d’affectivité maladive, de possessivité maniaque, de narcissisme avide[23].

L’homme est en quelque sorte un enfant déchu[24], et l’homme social, lorsque le personnage de Jonathan les représente, un singe ou un cadavre[25].

D’ailleurs Duvert aimait beaucoup Rousseau[26].


D’où l’on voit que Tony Duvert n’accepte pas la castration, le renoncement au désir/pulsion/plaisir.


L’auteur meurt après 20 ans de retrait du monde.

Dans Quand mourut Jonathan, le narrateur attribue ce retrait à une humeur désespérée (il n’y avait de vie à vivre nulle part), qui n’est pas causée par une maladie de son esprit, mais à l’immense maladie des choses du dehors[27](société, morale bourgeoise…) : la cause du mal est projetée à l’extérieur, selon un mécanisme paranoïaque.


Il ne s’agit pas d’un mécanisme mélancolique franc, même si le retrait du monde, une fois que la parole militante pour la défense de l’enfant plein s’avèra non entendue par le collectif, alla jusqu’à la pourriture sur place, au point que les gendarmes ont du faire glisser Duvert devenu liquide dans un sac[28].

La mélancolie suppose l’introjection de l’objet de la haine : manque ici dans le recours au néant social le très actif travail de l’auto-flagellation et de l’amoindrissement de soi, la conflictualité purement interne.


Le devenir-roman de la pédophilie est une solution autre que le travail du négatif qu’est la haine de soi, même s’il s’accompagne d’un suicide social. Pas d’un suicide autre que social d’ailleurs, comme le dit le personnage de Jonathan face à sa grande précarité sociale : se tuer est une idée de vivant, une solution trop optimiste[29].

Sans l’enfant, le pédophile est déjà mort.

Par ailleurs, le suicide n’existe pas. On est toujours tué par quelqu’un[30] : l’on retrouve la projection du mal à l’extérieur de soi. C’est la société, qui n’accepte pas son érotique, qui le tue intérieurement.


Le mal est projeté à l’extérieur, la projection apparaît en effet dans la mention de la volonté de la mère, de l’Autre, de l’Etat même, de jouir de l’érotique de l’enfant, volonté présentée ici sur un mode quasiment persécuteur. C’est du désir de l’enfant qu’il est/qu’il fut que l’Autre voulut jouir, ce qui se retourne chez Duvert en désir de jouir d’un enfant, à la fois autre et même que lui.

Se fixant sur l’objet-enfant, Duvert fait l’économie du passage par l’altérité.


Il y a donc à la fois projection de la haine et retournement du sujet en objet, ce qui est un destin primaire de la pulsion[31], d’avant le refoulement.


La seule figure sauvée par Duvert, pour l’enfant comme pour lui-même, la seule figure sociale ayant quelque valeur, est celle du déserteur[32] : c’est une figure sociale au sens d’anti-sociale, à savoir celui qui s’extrait du collectif, de ses commandements, du territoire même des idéaux partagés.


Le déserteur, l’anarchiste, le solitaire : voilà le seul rapport social ayant du sens. Or il s’agit d’être hors-engagement et hors-communauté.


D’où se mesure la force de ce narcissisme qui trouve une solution autre que le refoulement et dans la déviance par rapport à la norme : le type narcissique, à partir duquel, nous dit Freud, l’on ne serait guère parvenu à établir l’existence d’un surmoi, est tout aussi capable de développer la culture, ce qui suppose toujours une transgression, que de porter préjudice à ce qui existe[33].

Il est certain que Duvert considérait son œuvre comme appartenant à la première catégorie (la libération de l’enfant comme progrès culturel) et que la société a considéré qu’elle appartenait à la seconde (seul un éditeur, et de prestige, a accepté de la publier, et l’isolement de son auteur provient du refus moral que les autres lui renvoyèrent de ses publications).


Pour Duvert, le narcissisme est une erreur : il provient de la société et de la mythologie de l’amour.


A vrai dire, le refus du monde extérieur d’accorder au narcissique la satisfaction constitue, selon Freud, une disposition à la psychose ou une condition essentielle pour la criminalité[34] : la position subjective de Duvert emprunte à l’une comme à l’autre. Pour autant, il est, au contraire du type narcissique, dépendant de l’objet. Au sens pervers.


Quel corps ?


Si l’esprit est rendu malade par la société, il ne reste qu’un moyen de salut : le corps, cette chose solide, aimante, allègre, que traverse et anime toute beauté de l’univers[35].


C’est pourquoi l’enfant est le seul vecteur de vie possible pour Duvert, lui qui ne voyait nulle vie à vivre nulle part, profond énoncé du désastre (défaut d’un astre) existentiel ou de la victime de l’opprobre sociale.


Mais l’enfant d’avant 10 ans seulement, car, à 10 ans, l’enfant devient son semblable, qui n’est plus étranger à la souffrance du monde[36]. C’est déjà, au sens littéral, un homme du monde. Lui préfère les petits hommes de la nature.


L’enfant, à six ans, à huit ans, avait été tout entier son corps, et son corps était lui tout entier[37] : ici se réalise le fantasme de l’appartenance à soi qu’incarnerait l’enfant de moins de 10 ans, un presque non-rapport à soi qui fait l’économie du traumatisme du langage perforant le corps.

En quoi l’on retrouve une caractéristique subtile et ici particularisée de la pédophilie structurelle : l’arrêt à un temps d’avant la chute, d’avant la sujétion au symbolique[38] et qui, étant donné la prépondérance du registre homosexuel en l’occurrence, ne prend pas la modalité du temps qui précède la différence sexuelle (amour du pédophile pour la fille garçon manqué, pour le garçon féminin[39]).


C’est avec ce sens d’être avant le langage que le narrateur de Quand mourut Jonathan décrit la qualité de son écoute, écoute dont seul le pédophile accompagnant la création de civilisation issue de l’enfance est capable : il avait refusé les manières usuelles d’écouter, de juger, d’aimer, d’accompagner un enfant ; il s’était attaché à mille choses innommées, que les adultes nient et que les enfants oublient…Rien n’avait existé, rien. Quelques images trop douces dans la cervelle d’un demi-fou[40] : c’est le problème avec les choses innommées, l’on n’est jamais sûr qu’elles existent et elles font peu barrage à la caducité de l’existence.

Et lorsque le langage nomme ce qui concerne l’enfance, le langage le tue : le mot « enfant » supprime l’enfant qu’est Serge et transforme en cauchemar sa jeunesse bienfaisante[41], car le mot nie sa suffisance d’être ce qu’il est. Il est un être achevé et non un être en devenir, imparfait et appartenant à d’autres, en attente de devenir adulte.


En vérité, le corps de l’enfant, qui, s’il peut s’oublier en lui-même, dans les jeux, les passions, etc, est, dès avant son expulsion du corps maternel, l’objet de multiples symbolisations qui l’extraient de sa réalité concrète de corps enfermé sur lui-même. L’érotisme lui-même, et le besoin avant lui, empêchent le corps et l’être de se co-appartenir sans reste.


C’est précisément l’impossibilité d’être sans reste qui traumatise Duvert, comme nous tous certes, mais lui y trouve matière à révolte et à révolution de la politique des corps.


Le surmoi qui signe l’introjection des interdits parentaux et sociétaux n’est pas le seul à introduire la conflictualité : le sexuel lui-même est traumatique. Lui rêve de l’absence de parents dans le cerveau de l’enfant[42].


Lorsque l’enfant n’est plus, au sens le plus fort, son corps, à 10 ans donc, l’enfant a un corps à regarder, attirant, expressif, qui devait être lui, et un autre corps à toucher, ce corps anonyme de garçon : un corps en trop[43]. Ce deuxième corps est celui d’un être indéfini, plus général, presque abstrait : celui d’un garçon[44].

Ce corps en trop est perçu à partir du regard socialisé, qui interdit de sexualiser le corps de ce garçon, c’est pourquoi ce corps anonyme est étranger à leur relation : la solution est d’expulser cet en-trop comme n’étant pas le véritable corps du garçon.


Ce dédoublement du corps, symptôme très particulier, signe l’impossible acceptation de la socialisation du corps. Il n’est pas faux que corps ne soit pas unifié : la recherche de la jouissance au-delà du principe de plaisir est notre lot commun, et se manifeste comme plus-de-jouir, comme un excès symptomatique relativement à la régulation structurelle, pas seulement sociale et familiale, de l’érogénéité. Il y a le corps pris dans les relations imaginaires, le corps pris par les identifications idéales, à savoir le corps symbolisé, et le corps réel, de la jouissance, qui fait trou dans le corps social.


Ce qui est remarquable est l’inversion de l’origine de cet en-trop : il ne provient pas du corps socialisé, soumis à l’identité, il provient bien plutôt de ce qui échappe à cette socialisation, du sexuel comme répétition issue du réel.


Ainsi, l’inversion de l’ordre des choses de la perversion est ici patente : la particularité de la spécularisation du corps de Duvert, produit entre autres par une sorte d’arrêt psychique à son état d’enfant désirant, particularité qui fait que l’identification imaginaire du corps de l’adulte à celui de l’enfant est possible (même taille, même écriture, mêmes mots, mêmes jeux), semble avoir pour cause un rapport hors-sens au corps, un non-rapport au corps (être tout entier son corps et que le corps soit soi tout entier).

Remarquons que la tentative de séduction d’un enfant plus grand que lui n’a pas eu lieu lorsque Duvert eut 4, 6 ou 8 ans, mais 12 : la fixation narcissique à l’âge d’avant 10 ans est tronquée.


Parodiant Dieu, cela devient, non « je suis ce que je suis », mais « je est mon corps ».


Le personnage de Jonathan fait en effet une fixation sur le corps de l’enfant.

C’est sur l’image du corps de l’enfant que le personnage de Jonathan fait une fixation : il passe un long moment à dessiner les pieds, tous les pieds[45], dans le sens des pieds dans toutes les positions et sous tous leurs aspects, de l’enfant qui joue, il a un amour secret des visages d’enfant[46], la vraie nudité efface les différences que les habits[47] accusent ou créent (à nouveau l’utilisation de l’opposition rousseauiste entre la nature et la culture), d’où leurs retrouvailles à égalité dans le bain.


Le corps de la jouissance, qui centre la recherche perverse, n’est pas celui qui résiste à la symbolisation, c’est celui d’avant toute symbolisation.

Le corps de l’enfant d’avant 10 ans est pour Duvert le corps fantasmé, le corps fantasmé au sens du fantasme pervers, pas au sens où il est pour le névrosé traversé par le fantasme et donc divisé.

Le corps de l’enfant fantasmé par Duvert est un corps sans division. Un corps de celui qui serait en effet sans parents, donc sans généalogie, quasiment sans génération.


Dans le désir, Duvert subit une étrange transformation : il aimait beaucoup collectionner les images d’enfants/garçons/adolescents/hommes nus, images qu’il découpait dans les magazines et qui devenaient supports de masturbation. A voir les beaux mâles, il confie à un ami devenir un bébé sans père, et qu’un doigt fait rire[48] : si l’on constate à nouveau l’identification interne au plus petit, c’est surtout l’absence de lien à la génération précédente qui apparaît clairement. Un trou à la place du père.


Ce corps n’est pas même celui de l’animal névrotisé par l’homme, animal dont le corps n’existe peut-être littéralement pas, excepté qu’il soit par nature de la singularité[49]. L’abeille n’a pas de corps, elle est tout entière engluée dans un Umwelt prédéterminé, qui lui fait avoir un rapport fermé à seulement certains aspects de certaines choses élues par la nécessité de la conservation de l’espèce, les rayons du soleil par exemple[50].

Duvert fait une fixation libidinale sur le corps de l’enfant d’avant la chute.


Dans l’horreur de l’appartenance du corps à une catégorie, à l’anonymat, dans l’horreur du corps d’un garçon, l’on retrouve le refus du passage à l’universel, le passage dans le Un du discours, qui subsume sous une catégorie les individus de même ordre selon un certain rapport, et qui fait la consistance de l’univers du discours.

Le seul Un auquel adhère Duvert est celui du corps et non celui du langage, qui fracasse et détruit le premier : celui d’un corps fantasmé comme originaire, hors langage, hors société, hors désir parental.


Ce retournement métaphysique produit le matérialisme sans limite et antisocial du déserteur, de l’anarchiste et du solitaire[51].


Contre le Deux.


Contre l’Un, c’est-à-dire, tout aussi bien, contre le Deux : contre l’idéologie du couple, dans laquelle l’enferment le monde et les questions des journalistes de Libération, pourtant porteurs de la défense des amours minoritaires, qu’ils soient sans distinction homosexuels ou pédophiliques.

Contre le Un et le Deux : peut-on l’être, alors qu’ils fondent ce que la psychanalyse a établi comme étant la non-existence du rapport sexuel[52]?


Qu’il n’y ait pas de rapport sexuel réussi, Duvert en témoigne en déclarant ne pas montrer dans ses livres de relations sexuelles réussies : une relation sexuelle réussie exige un modèle culturel[53], qui n’appartient pas au monde occidental. La solution évidente au problème serait le groupe…le groupe d’enfants, avec des adultes, sans rapports de hiérarchie et donc sans rapports amoureux non plus, au sens mythologique du mot[54].

L’amour est refusé car celui issu du modèle social est niais[55], et il est de toute façon fondamentalement lié au narcissisme : Serge et Jonathan n’étaient pas amoureux, faute de narcissisme[56], nous dit le narrateur.


Mais Duvert ne s’accommode pas de l’échec du rapport sexuel ni de la castration, donc promeut une utopie.


Duvert refuse le Deux et Duvert refuse le narcissisme.

Or, dans la logique du fantasme élaborée par Lacan, le rapport à l’union mythique unifiante qui fait échec au rapport sexuel est lié à la fondation du narcissisme, à savoir la scène primitive et la fusion avec le corps maternel. C’est bien la question de la génération qui est impliquée par la remise en cause du Deux.


Sortir de la mythologie de l’amour comme conséquence immédiate de la sortie de la mythologie de l’Un. N’est-ce pas le ressort final de la perversion, à son corps défendant tout aussi bien : sortir ou être sorti de la mythologie de l’amour ?


La loi.


Si Duvert refuse le refoulement, il n’en est pas de même de la sublimation.


Sa conception de l’écriture n’est pas celle de l’écriture littéraire (bien écrire) ou de l’écriture héroïque (créer sa langue pour ce que l’on a à dire) : c’est celle de l’écriture sacrifice[57].


Faisant ce qu’il veut de son instrument littéraire, il décide de le mettre au service de la défense de son désir criminel et choisit de le faire par la langue de Guy des Cars, qui est la langue comprise par la majorité. Souhaitant que son combat et l’affirmation de son désir sortent de la marginalité, et ceux-ci remettant en question la loi, il choisit la langue de la loi[58].

De la loi littéraire classique dont il s’est départi dans ses premières productions littéraires, proches du nouveau roman[59], s’est produit un tournant vers la langue que tout le monde partage afin de convaincre de la légitimité de son point de vue, afin de libérer les enfants du joug parental et étatique.

S’il tient à être romancier plutôt qu’essayiste, c’est parce la transformation sublimatoire de son désir en roman est une protection contre la police des mœurs : Un pédophile qui aime vraiment les gosses devrait se rendre compte qu’il a affaire à une marionnette. Il ne peut pas la libérer ; ou alors il risque 10 ans de taule. Et ma foi c’est un risque que tout le monde ne court pas. De ce point de vue là, je suis romancier[60].


Mais lorsqu’il s’attelle à un récit autobiographique, au récit de l’enfant effroyablement malheureux[61] qu’il fut, au moment où il se penche sur sa douleur d’enfant, la faille s’ouvre : il ne peut que détruire les pages au fur et à mesure qu’elles se trouvent écrites, et c’est le début de son exil intérieur, l’écriture de soi le fait littéralement couler. Déjà dans le dénuement, la pauvreté et un isolement volontaire, il finira par l’exil à la campagne dans la maison de sa mère, qu’il continuera d’habiter après sa mort, jusqu’à la sienne propre.


Si Duvert est un suicidé social, à l’issue de l’échec de se faire entendre de tous, son père ruiné se suicida réellement, dans sa voiture, devant la maison familiale[62]. Et si Duvert s’insurge contre le fait que l’enfant est l’objet sexuel de la femme, arguant qu’un enfant ne voit que des femmes jusqu’à 12 ou 13 ans, les mères, c’est-à-dire les sous-produits humains et infirmes en lesquels les femmes sont changées, exerçant une domination sur l’impubère (s’il existait un tribunal de Nuremberg pour les crimes de paix, il faudrait y faire passer neuf mères sur dix[63]), l’on ne peut que constater que cette insurrection présuppose, au-delà du réel pouvoir exercé par les femmes sur l’enfant, que le père n’existe pas. Même pas comme donnée symbolique, comme nom tout d’abord.

Du père du personnage de Serge, le narrateur dit : c’était un bon garçon, ce n’était personne de particulier[64].

Dans l’univers de Duvert, le père n’est personne de particulier, le père n’existe pas. Et sa théorie de la pédophilie n’est pas proche pour autant d’une éducation socratique à la virilité. En cohérence avec la négation de la généalogie, c’est tout le corps social et la famille qui sont voués à la pourriture[65] : Duvert est trop nihiliste pour promulguer une paternité pédophile[66] idéale. Etre un bébé sans père serait en effet une position paternelle pour le moins précaire et absurde.


C’est par le choix du prénom, les soins, le dressage, l’exclusion de l’homme, la voix bêtifiante, par le désir de possession et de jouissance totalisant que les mères font des enfants des poupées vivantes[67]. Nombreuses sont les références à une rivalité maternelle entre Duvert et les femmes : il serait une meilleure mère qu’elles, à qui l’on donne tous les droits, une mère virile, phallique certes, mais respectueuse de l’enfance telle qu’il se l’imagine et la célèbre, comme planche de son propre salut. Le pédophile comme solution à la destructivité de la femme-ogresse toute puissante.


C’est évidemment au nom de la vérité de l’enfance que sa thèse est portée à la publicité. L’enfant étant déshumanisé par la famille/l’école/la société, qui ne sont que des élevages et des camps de travail, des lieux de déportation[68], c’est le pédophile civilisateur qui respecte l’humanité de l’enfant : dans un monde de chiens, respecter un enfant c’est donc le pervertir[69].


Selon Duvert, l’inversion des valeurs, qui produit la catégorie de la perversion sous laquelle sont subsumés des individus tels que lui, est le fait de la société et non du pervers.


D’où la célébration d’un pays méditerranéen, pays du grand-père, dans lequel il séjourna un an durant : les enfants de ces pays ne connaissent pas la culpabilité, l’amour s’y fait au clair des invites que le hasard propose, à la différence des enfants d’Europe du Nord, barbares abrutis et bornés[70]. De cette expérience naîtra le roman intitulé Journal d’un innocent (d’abord intitulé Journal d’un pornographe). Les relations qu’il y eut sont exemplaires en ceci que, selon lui, les enfants y ont une double culture, une culture pour les parents et une culture pour le pédophile[71] : conformément au retournement pervers du désir dans l’autre, ce sont des enfants que mon prépuce de chrétien fait bouillir de curiosité[72].


L’on constate que la domination colonisatrice, est niée dans sa réalité. De même que l’existence des désirs parentaux est niée dans le psychisme de l’enfant idéal. Dans les deux cas, c’est la constellation symbolique, politique d’un côté, familiale et sociétale de l’autre, qui est niée.

C’est cette négation qui permet l’érection d’une figure enfantine idéale, tel l’homme originaire de Rousseau, vivant à l’ombre des arbres des fruits de la cueillette. Car, dans le cas de Duvert, la transgression semble davantage une cause de souffrance qu’une occasion de jouir.


La domination sur l’enfant, niée par Duvert, est pourtant inéluctable, du fait de la différence d’âge/maturité/connaissance. Une différence de taille.


Un dialogue de Quand mourut Jonathan, censé montrer leur complicité et leur égalité, laisse transparaître le déséquilibre :


Des souris traînent dans la cuisine et l’enfant demande à Jonathan :

-Eh dis c’est des garçons ou des filles les souris.

-Rigole pas y a les deux.

-Ah…Alors y a des souris, des fois c’est des garçons.

-oui.

-Mais tu vois toi si c’est des garçons quand ils mangent ?

-Non, ça se voit pas. Il faudrait les attraper par la queue et puis il faudrait regarder, juste là.

Jonathan pointa modestement le doigt vers la culotte du petit. Serge se mit à rire :

-Alors c’est comme Julie on voit sa couille ! Faut que tu me laves, maintenant je suis sale.


L’adulte sait ce que le garçon ne sait pas, en joue, et l’utilise pour séduire le garçon. Ce dernier a beau ne pas être dupe, il ne semble pas avoir le sens de l’interdit : autre torsion de la réalité, comme si l’affirmation de la sexualité de l’enfant permettait d’en jouir.


Séverine Thuet





















[1] Interview à Libération le 10 et 11 Avril 1979. [2] Ibid [3]Entretien de Michel Longuet avec Gilles Sebhan. [4] Sebhan, L’enfant silencieux [5] Idem. [6] Idem. [7] Quant mourut Jonathan, 137 (l’auteur souligne « petit »). [8] Ibid, 186. [9] Idem.23. [10] Idem.43. [11] Idem., 116. [12] Entretien entre Michel Longuet et Didier Sebhan [13] Quant mourut Jonathan, 92. [14][14] Idem, 205. [15] LIbération [16] Idem, 150. [17] Idem, 153. [18] Idem, 112. [19] Idem, 42 et 43. [20] Idem, 94 et 96. [21] LIbération [22] Ibid. [23] Quand mourut…, 218. [24] Sebhan 2 [25] Quand mourut…, 140. [26] Entretien de Gilles Sebhan avec Michel Longuet. [27] Quand mourut…, 63. [28] Sebhan [29] Quand mourut…, 147. [30] Idem, 215. [31] Pulsions et destins de pulsions, S. Freud. [32] Libération [33] Des types libidinaux, S. Freud. [34] Des types libidinaux, S. Freud. [35] Quand mourut…, 63. [36] Idem, 193. [37] Idem, 173. [38] Qu’est-ce que la pédophilie ?, S. André et G. Gosselin [39] Idem. [40] Quand mourut…, 130. [41] Quand mourut…, 43. [42] Libération. [43] Quand mourut…, 174 (l’auteur souligne « en trop »). [44] Idem, 173 (l’auteur souligne « un garçon »). [45] Quand mourut…, 28. [46] Idem, 21. [47] Idem, 49. [48] Sebhan 73 [49] La mouche n’existe pas, G. Bataille. [50] Les concepts fondamentaux de la métaphysique, Heidegger. [51] Libération [52] La logique du fantasme, J. Lacan. [53] Libération. [54] Ibid. [55] Cf la niaiserie des phrases sentimentales du garçon : elle n’est pas la sienne mais celle du modèle qu’il a copié, Quand mourut…, 225. [56] Quand mourut…, 114. [57] Libération. [58] Ibid. [59] L’une a reçu le prix Médicis. [60] Ibid. [61] Sebhan [62] Sebhan 132 [63] Libération [64] Quand mourut…, 30 [65] Sebhan 104. [66] La pédophilie est une théorie de la paternité, Qu’est-ce que la pédophilie ? [67] Libération [68] Quand mourut…, 95/97. [69] Idem, 131. [70] Idem, 151 / 152. [71] Libération. [72] Sebhan

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